Publié le : 19th septembre 2015

André Glucksmann

13 Décembre 2011 – « Si nous laissons commettre le crime à Achraf en Irak, nous donnons un blanc seing, nous donnons un appui à tous les dictateurs du monde, et en particulier à celui qui est juste à côté, le régime théocratique iranien », a rappelé le philosophe André Glucksmann à Paris le 10 décembre.

 Il s’exprimait dans une conférence internationale pour appeler à annuler l’échéance du 31 décembre de fermeture du camp de réfugiés iraniens et le déplacement forcé de ses habitants et mettre en garde contre un massacre et une catastrophe humanitaire imminente dans ce camp. Figuraient au nombre des orateurs Maryam Radjavi, présidente élue de la résistance iranienne, Philippe Douste-Blazy, secrétaire général adjoint de l’ONU et ancien ministre français des Affaires étrangères (2005-2007), Andrew Card, chef de cabinet de président américain (2001-2006), Bill Richardson, gouverneur du Nouveau Mexique (2005-2003), ancien ambassadeur américain à l’ONU ; Mitchell Reiss, responsable politique du département d’Etat (2003-2005) ; Alan Dershowitz défenseur éminent des droits de la personne et avocat pénal américain de renommée mondiale, le Pr. Geoffrey Robertson, éminent juriste britannique et ancien juge de la cour de justice internationale pour le Sierra Leone, Sid Ahmad Ghozali, ancien premier ministre algérien, Patrick Kennedy, Congressman américain (1995-2005), Ingrid Betancourt, ancienne candidate à la présidence de la Colombie, le général américain David Phillips, commandant de la police militaire au camp d’Achraf, Jean-François Legaret, maire du 1er arrondissement de Paris, Aude de Thuin, fondatrice du Women’s Forum for Economy and Society, Cynthia Fleury, professeur de philosophie politique à l’université américaine de Paris.

Voici les moments forts de l’intervention d’André Glucksmann

Le problème est à Achraf.  Le problème est du crime d’indifférence. Le problème est qu’aujourd’hui, dans très peu de temps il y a le risque d’un massacre qui se passerait sous nos yeux, et avec notre connaissance. Nous pouvons le prévoir. Pourquoi le prévoir ? Parce qu’il suffit de lire les déclarations des responsables irakiens qui nous disent que les gens d’Achraf ne disposent évidemment pas des précautions qui entourent les lois de la guerre. Ce ne sont pas des guerriers, ce sont des civils, des désarmés.

D’autre part, les Irakiens gouvernementaux nous disent : mais ils ne disposent pas non plus des droits internationaux assurant la protection des civils, comme les Conventions de Genève. Ils ne disposent de rien, d’aucun droit, d’aucune garantie. Sauf, deuxième point, disent les Irakiens, sauf que ce sont des terroristes. Donc, non seulement ils ne disposent d’aucune garantie, mais en fait ils sont stigmatisés, c’est pourquoi nous pouvons conclure que tant de mauvaise foi aboutit à des risques suprêmes, dès que les gens d’Achraf disparaissent dans la nature, disparaissent sans qu’il y ait une possibilité pour l’opinion publique mondiale de faire attention à ce qui se passe. Et c’est bien ce que nous promettent les autorités irakiennes.

Alors, je dis oui, ce n’est pas simplement un risque d’extrême urgence, c’est un risque pour ce qui nous concerne. C’est un risque d’indifférence de notre part et d’indifférence coupable, d’indifférence criminelle. Et cela risque de se passer, malgré toutes les déclarations. Je rappelle que dans l’Histoire, lorsqu’un pays quitte un territoire, il se passe des choses extrêmement morbides et néfastes.

Et d’autre part, troisième point, il s’agit aussi des Irakiens. Car, quand on commence à avoir son autonomie, quand on la fête par un massacre, c’est de très mauvais augure pour la suite des événements. Tout le monde sait qu’il y a des risques de violence en Irak. Et si on laisse faire un gouvernement qui tuerait des femmes, des enfants, des civils désarmés, alors triste Irak et terrible avenir.

Dernier point. Quand je parle de crime d’indifférence, je cite un écrivain autrichien qui s’appelle Herman Bror (?), et qui, lorsqu’il est revenu d’Amérique en Autriche en 1945, a été interrogé par les journalistes qui lui ont demandé : « Mais au fond, vous pensez que nous étions tous nazis, tous hitlériens ? » Herman Bror a souri et il a dit : « Mais non. Dans l’Europe, il y avait une minorité d’hitlériens. Mais, il y a un crime plus grand qui a préparé les crimes hitlériens, c’est le crime de l’indifférence. Lorsqu’on a laissé monter la violence contre les civils en Allemagne, en Autriche et dans toute l’Europe, alors oui, nous avons été complices des hitlériens. » Et là, je dis cette leçon n’est jamais perdue, mais c’est une leçon toujours vivante et toujours vraie. Si nous laissons commettre le crime à Achraf, nous donnons un blanc seing, nous donnons un appui à tous les dictateurs du monde, et en particulier à celui qui est juste à côté, le régime théocratique iranien.

Pour terminer, je dirai que contre le crime de l’indifférence, il y a un mouvement de fait mondial. Il a commencé avec les Iraniens, avec le printemps de l’Iran, avec les manifestations contre la falsification des élections. Ça a continué avec le printemps arabe. Là aussi, on a aboli l’indifférence par rapport au despotisme. Et on leur a dit : Dégage !

Enfin, aujourd’hui même, il y a des dizaines de milliers de manifestants à Moscou qui eux aussi refusent l’indifférence, refusent la falsification des élections. C’est ce mouvement contre l’indifférence que j’appelle le gouvernement américain à rejoindre. Sinon, il est de l’autre côté, du côté de l’Iran, du côté de la Syrie, du côté d’un régime irakien qu’il peut très bien arrêter, mais que s’il ne l’arrête pas, il deviendra assassin et même du côté des parrains du régime iranien et des régimes despotiques. Les deux parrains sont connus : ça s’appelle la Russie, ça s’appelle la Chine.

Alors aujourd’hui, il s’agit de sauver des vies, mais aussi de choisir son camp.