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Kylie moore gilbert iranThe Guardian - L'Iran a tenté de recruter l'académiste et prisonnière anglo-australienne, Kylie Moore-Gilbert, en tant qu'espionne de Téhéran en échange de sa libération, mais cette offre a été repoussée avec fureur, révèlent des lettres provenant de la prison d'Evine.

Moore-Gilbert, une universitaire diplômée de Cambridge spécialisée dans la politique au Moyen-Orient, est actuellement détenue dans le quartier 2A, une aile isolée dirigée par les Gardiens de la Révolution (les pasdarans) de la célèbre prison d’Evine à Téhéran. Elle purge une peine de 10 ans pour espionnage, une accusation qu'elle et le gouvernement australien, ont rejette comme entièrement fausse.

Dans une série de lettres manuscrites aux autorités iraniennes vues par le Guardian, Moore-Gilbert allègue que sa détention est politisée, révélant qu'en octobre dernier, on lui avait même montré deux décisions alternatives à son appel : une pour une peine de 13 mois (essentiellement la peine purgée et qui aurait permis de la libérer), une autre confirmant la peine initiale de 10 ans.

Elle écrit qu'elle a peu d'argent pour acheter de la nourriture, que ses appels téléphoniques à sa famille sont refusés et que son état physique et mental défaillant a, à plusieurs reprises, conduit à l'hôpital.

Moore-Gilbert a catégoriquement rejeté les offres d'espionnage pour l'Iran.

Dans une lettre à son « gestionnaire de cas », Moore-Gilbert écrit furieusement « veuillez accepter cette lettre comme un rejet officiel et définitif de votre offre de travailler avec la branche du renseignement du Corps de la Garde révolutionnaire iranienne ».

« En aucun cas, on ne me convaincra de modifier ma décision.

« Je ne suis pas une espionne. Je n'ai jamais été une espionne et je n'ai aucun intérêt à travailler pour une organisation d'espionnage dans aucun pays. Quand je quitte l'Iran, je veux être une femme libre et vivre une vie libre, non sous l’ombre de l’extorsion et des menaces. »

Maître de conférences en études islamiques à l’Université de Melbourne, Moore-Gilbert est emprisonnée dans la prison d’Evin depuis septembre 2018, après avoir été arrêtée à l’aéroport de Téhéran alors qu’elle tentait de quitter le pays après avoir assisté à une conférence universitaire.

Moore-Gilbert, qui possède à la fois la nationalité britannique et australienne mais voyageait avec son passeport australien, a été arrêtée par le service du renseignement des pasdarans, après avoir été signalée comme « suspecte » par un collègue universitaire et pour un sujet pour lequel elle a fait des interviews pour ses recherches.

Elle a été jugée et condamnée en secret l'année dernière pour espionnage et condamnée à 10 ans de prison. Elle a fait appel de sa condamnation et elle a perdu.

Dans ses lettres de prison, s'étalant de juin 2019 à décembre 2019, Moore-Gilbert révèle une existence isolée et précaire. Elle a passé des mois en isolement, confinée dans une cellule de 2 x 3m où les lumières restent allumées 24h/24, et on lui bandait les yeux si jamais elle était déplacée.

Dans une lettre datée du 26 août, Moore-Gilbert supplie les responsables de la prison d'être transférés de la section isolée 2A de la prison d'Evine, dirigée par les Gardiens de la révolution, vers la section générale pour femmes de la prison, comme l'exige la loi iranienne à la suite de sa condamnation et du rejet de son appel.

« Je suis en 2A depuis près d'un an et surtout après mon verdict, ma santé s'est considérablement détériorée. Le mois dernier, je me suis rendue deux fois aux soins spéciaux de l'hôpital de Baghiatallah et six fois à l'infirmerie de la prison.

« Je pense que je suis au milieu d'un grave problème psychologique, je ne peux plus supporter les pressions de la vie dans ce quartier de détention extrêmement restrictif. Ma situation ici est encore plus difficile en raison de l'interdiction d'avoir des appels téléphoniques avec ma famille. Je m'inquiète beaucoup de leurs réactions à mon verdict mais je ne peux pas leur parler. C'est vraiment inhumain. »

Dans ses lettres, Moore-Gilbert est d'une politesse infaillible, remerciant les fonctionnaires pour leur aide dans son cas ou pour le retour des livres confisqués - même en s'excusant pour son farsi rudimentaire - mais elle affirme catégoriquement que sa condamnation est fausse.

« Je suis une femme innocente », a-t-elle écrit aux responsables de prison en août, « [et] j'ai été emprisonnée pour un crime que je n'ai pas commis et pour lequel il n'existe aucune preuve réelle.

« Il s'agit d'une grave injustice, mais malheureusement cela ne m’étonne pas - dès le début de mon arrestation, il était clair qu'il y avait eu des mensonges et des accusations inventées de toutes pièces. » Elle a signé la lettre « Professeur de l'Université de Melbourne et une prisonnière politique innocente ».

Moore-Gilbert soutient que la nature capricieuse de sa peine a été démontrée par le fait qu’en novembre, on lui a montré deux décisions différentes en appel – une pour une peine de 13 mois (essentiellement une peine purgée et qui aurait permis sa libération), une autre confirmant la peine initiale de 10 ans.

Comment est-il possible que deux décisions d'appel très différentes aient été rendues au centre de détention « 2A » ? Il est clair que les services du renseignement du Corps des gardiens de la révolution iraniens jouent avec moi à un terrible jeu. Je suis une victime innocente. »

La ministre australienne des affaires étrangères, Marise Payne, a rencontré cette semaine son homologue iranienne, Javad Zarif, en marge d'une conférence mondiale sur le leadership en Inde. Elle dit qu’elle a de nouveau plaidé la cause du dossier de Moore-Gilbert auprès de lui.

« Le gouvernement a travaillé très dur en ce qui concerne la détention actuelle de Kylie Moore-Gilbert », a déclaré Payne. « Nous n'acceptons pas les accusations pour lesquelles elle a été arrêtée et nous nous soucions de sa protection et des conditions dans lesquelles elle est détenue. »

Mais le gouvernement iranien a été ferme sur sa condamnation et sa peine.

Un porte-parole du ministère iranien des affaires étrangères, Abbas Mousavi, a déclaré le mois dernier que « l'Iran ne se soumettra pas aux jeux politiques et à la propagande » en réponse aux informations des médias faisant état de pressions diplomatiques.

Moore-Gilbert a été arrêtée pour « violation de la sécurité nationale de l'Iran », a déclaré Mousavi. « Comme toute autre personne condamnée, elle purgera sa peine tout en jouissant de tous les droits légaux. »

La préoccupation la plus immédiate de Moore-Gilbert concerne sa simple survie en prison. Elle a écrit à plusieurs reprises aux autorités pour demander un meilleur accès aux médicaments et à de l'argent pour acheter de la nourriture qu'elle peut manger en toute sécurité - elle est allergique à une grande partie de la nourriture de la prison - et des articles personnels. Elle dit avoir besoin d'environ 70 dollars australiens (50 dollars américains) par mois pour survivre.

« Je suis entièrement seule en Iran. Je n'ai ni amis ni famille ici et en plus de toutes les souffrances que j'ai endurées ici, j'ai l'impression d'être abandonnée et oubliée, et qu'après avoir sollicité tant de fois mon ambassade, je n'ai toujours pas d'argent pour supporter tout cela. »

Des sources connaissant le cas de Moore-Gilbert soutiennent que le gouvernement australien devrait faire pression pour que l’universitaire - si elle ne peut pas être libérée - quitte l’isolement du quartier 2A pour rejoindre la population carcérale générale.

Mais les progrès diplomatiques dans le dossier de Moore-Gilbert sont compliqués par l’intense pression extérieure et interne à laquelle le gouvernement iranien est actuellement confronté, travaillant sous sanctions et parce que ses relations avec l’Occident sont soumises à une tension aiguëe.
L'Iran a répondu à l'assassinat américain de son général le plus puissant, Qassem Suleimani, par des tirs de missiles sur des bases américaines en Irak au début du mois.

Mais dans les heures qui ont suivi les frappes, les Gardiens de la révolution (les pasdarans) en alerte ont accidentellement abattu un avion de passagers à Téhéran, tuant 176 civils et déclenchant des manifestations anti-gouvernementales massives dans la capitale.

L'Australie a historiquement eu une relation plus résiliente avec l'Iran que la plupart de ses alliés occidentaux, mais elle est de plus en plus perçue à Téhéran à travers le prisme de son allégeance inébranlable envers les États-Unis. Canberra a, pour l’instant, moins de leviers d’influence à tirer avec Téhéran.

L'Australie a envoyé la semaine dernière le navire de guerre HMAS Toowoomba au Moyen-Orient en tant que contribution à la coalition dirigée par les États-Unis protégeant les pétroliers traversant le détroit d'Ormuz, à la frontière du sud de l'Iran.

L’Iran veut également forcer les forces armées occidentales à partir de l’Irak voisin - sur lequel il cherche à exercer une plus grande influence - et l’engagement continu de l’Australie envers la coalition américaine complique encore davantage les relations.

La citoyenne iranienne Negar Ghodskani, détenue pendant deux ans dans une prison d’Adélaïde sur des allégations de sanctions lors de sa lutte contre l’extradition vers les États-Unis, a finalement été envoyée en Amérique l’année dernière – au déplaisir iranien – où un juge l’a condamnée à une peine purgée et a ordonné sa libération. Ghodskani est depuis retournée en Iran.

Deux autres Australiens - les blogueurs de voyage Jolie King et Mark Firkin - détenus pour avoir prétendument piloté un drone près d'une base militaire à Téhéran auraient été libérés en octobre dans le cadre d'un « échange de prisonniers » non reconnu contre l’étudiante iranienne en doctorat, Reza Dehbashi Kivi, qui était emprisonnée à Brisbane pour des accusations de violations de sanctions.

Il y a d'autres Iraniens en détention en Australie pour des charges similaires, mais Canberra tient à éviter l'impression d’échanges de prisonniers. Téhéran est moins préoccupé par l'optique des échanges de prisonniers.

On pense que jusqu'à cinq personnes ayant la double nationalité anglo-iranienne ou ayant des liens avec le Royaume-Uni seraient détenues dans des prisons en Iran, dont Nazanin Zaghari-Ratcliffe et Anousheh Ashoori, également à Evine, et condamnées respectivement à 5 et 12 ans de prison. Des familles de Britanniques détenus ont déclaré qu’elles étaient détenues en garantie et que les tensions accrues ont rendu plus difficile leur libération.