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CSDHI - C'est avec une immense tristesse que nous venons d'apprendre le décès de la chanteuse et résistante iranienne Marjan, qui avait connu les prisons politiques du régime des mollahs. Voici une interview que le CSDHI avait publié en 2016.

 

La star de la chanson et du cinéma en Iran Marjan a accordé un long entretien à notre site CSDHI sur le chemin qui l’a menée de la prison des mollahs à la résistance. Un choix courageux. Elle apporte un témoignage bouleversant sur ses années d’incarcération au milieu de jeunes filles livrées aux bourreaux : « J’étais actrice et chanteuse très connue en Iran dans les années 1970. J’ai tourné deux films réalisés par mon mari Fereydoun Jourak, dont l’un « Le vent pour appui » a été diffusé quelques mois après la victoire de la révolution contre le chah et juste avant que les mollahs ne s’emparent du pouvoir.

Après mon exil aux Etats-Unis, j’ai fait un album où figurait le titre « Ey-Chekasteh », une chanson patriotique sortie juste après le renversement du chah. Elle parlait d’un pays brisé, qui avec le départ de la dictature réussissait à instaurer la liberté. Jusqu’au bout j’ai été aux côtés des Iraniens dans leur désir de voir tomber le chah : j’ai manifesté, j’ai participé à des meetings, aux rassemblements étudiants. Je me souviens de l’après-midi du 11 février 1979 dans l’avenue Saltanat-Abad qui deviendra l’avenue des Pasdaran où on habitait. Ce jour-là des jeunes fêtaient la victoire de la révolution avec les habitants du quartier et les enfants distribuaient des gâteaux. Les gens me réservaient un accueil très chaleureux.

Et la dictature s’est installée

Malheureusement, cette incroyable atmosphère n’a pas duré. Elle a été détournée par les mollahs. Le jour où Khomeiny a dit « république islamique, pas un mot de plus, pas un mot de moins », la dictature s’est installée. Les Iraniens ne savaient pas à qui ils avaient à faire. Au bout de trente et quelques années, le pays ressemble à une rédaction d’écolier où abondent les ratures et les phrases sans queue ni tête, alors que la révolution devait apporter la tranquillité, le bien-être et la liberté. Pour moi la révolution c’était comme le reflet de la lune dans une mer calme. Malheureusement les mollahs ont fait de cette belle nuit une tempête violente qui a emporté la liberté, le bien-être et la nature humaine. Désormais, on ne les trouve plus en Iran que dans un dictionnaire.
Quand les mollahs sont arrivés au pouvoir et qu’ils ont commencé à faire preuve d’hostilité envers l’art et les artistes, surtout envers les femmes, j’ai figuré parmi les premières victimes.

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Les mollahs s’en prennent aussi aux artistes qui parlent de la civilisation et du renouveau et c’est pour cela que dans leur charia ils ne considèrent pas la femme comme une personne. La femme n’est qu’un moyen de reproduction, un instrument au service du bien-être et du plaisir des hommes. Il est normal qu’ils rejettent l’art, surtout s’il vient d’une femme et il devient à leurs yeux un délit impardonnable, si cette femme parle de l’amour de son pays. Car Khomeiny se voulait dirigeant de tous les musulmans et partisan de l’exportation de la révolution religieuse au Moyen-Orient et dans le monde.

J’étais un collection de délits pour les mollahs

Aussi après avoir une chanson sur l’amour de la patrie qui avait marché très fort, il était clair qu’on allait m’arrêter. Et c’est ce qui est arrivé. A cette époque l’art était un délit et parler de son pays aussi. Et aux yeux des mollahs j’étais une collection de délits : femme, artiste et patriote. Au bout d’un mois démentiel, mon mari a réussi à me faire libérer en déposant une caution, une villa au bord de la mer caspienne, qui a ensuite été confisquée par un mollah du coin. Alors, dans la clandestinité, j’ai rejoint la résistance. A l’époque le Conseil national de la résistance iranienne n’avait pas encore été créé par Massoud Radjavi.
L’organisation des Moudjahidines du peuple d’Iran (OMPI) était la seule organisation à s’opposer aux mollahs intégristes dans ce climat de peur et de tueries. Je me souviens que la seule force qui s’opposait à Khomeiny et à sa Constitution du guide suprême, c’était l’OMPI. De la même manière l’OMPI avait participé et soutenu la manifestation des femmes contre le voile obligatoire. Avec mon mari, tout comme nous nous étions opposés à la dictature du chah, nous avons continué notre quête de la liberté. Nous voulions comme d’autres pays libres du monde, vivre dans une société fondée sur les libertés inscrites dans la charte des droits de l’homme, avec un gouvernement démocratique. C’est ainsi que nous nous sommes tournés vers la seule force éprise de liberté qui pouvait tenir bon devant les intégristes et nous avons rejoint le flot grandissant des sympathisants de l’OMPI.

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Retour à la case prison

Et j’ai été arrêtée une seconde fois, parce que j’étais en contact avec des sympathisants de l’OMPI. C’était le 7 juin 1982, à 13h30, un mois et huit jours après l’arrestation de mon mari dont je n’avais plus aucune nouvelle. Chaque soir j’écoutais les infos à la télévision où on diffusait de longues listes d’exécutés. Cette fois-ci, j’en ai pris pour 5 ans, deux fermes et trois avec sursis. Je suis reconnaissante au poète Saïd Soltanpour. Si l’exécution de ce poète très populaire n’avait pas déclenché un tel tollé, peut-être qu’avec mon mari nous ne serions pas sortis vivants de la prison d’Evine.

Sur tout ce temps, j’ai passé huit mois en isolement. Ils voulaient sans doute me faire souffrir davantage en m’isolant. Peut-être aussi parce que j’étais célèbre et le régime avait peur que la population sache que les artistes soutenaient aussi l’OMPI. Par la suite quand Marzieh, la grande dame de la chanson iranienne, a rejoint l’OMPI, cela a déclenché un tel tumulte dans les cercles du pouvoir qu’ils ont été obligés de changer de méthodes avec les artistes. 

Au bout de huit mois, on m’a transférée dans une section commune. Je dois avouer que ce jour-là je me suis sentie renaître. Je pouvais à nouveau vivre, parler, rire, pleurer. Je ne devais plus comme un cheval au manège tourner en rond dans une pièce de 2mX1m ou m’asseoir dans un coin et fixer pendant des heures la lampe allumée nuit et jour au plafond. Désormais, je n’étais plus seule. Je pouvais entendre des mots pleins d’affection de gens que je voyais enfin. Des jeunes filles en fleurs pour qui j’étais une mère. J’étais dans la section spéciale de l’OMPI, des filles qui en entendant les pas du fascisme religieux se tenaient prête à résister comme un étendard dressé au vent. Des femmes courageuses prêtes à payer les plus grand sacrifices, hier comme aujourd’hui, pour la liberté. Bien sûr il n’a pas été possible pour moi de chanter pour elles, car ma voix aurait traversé les murs. 

Nous étions environ 60 à 70, parfois plus, parfois moins. Car ils emmenaient souvent un groupe de prisonnières et un autre groupe venait les remplacer, des filles qu’on venait d’arrêter. Ils les emmenaient devant le peloton d’exécution. C’était devenu ordinaire. Quand une catastrophe touche tout le monde, elle perd son caractère exceptionnel. Nous savions que toutes celles qui étaient appelées au crépuscule, ne reviendraient plus. Les filles disaient que c’était plus calme. Elles ajoutaient que l’année d’avant, il y avait des exécutions chaque soir, mais que là, c’était par semaine, voire par mois. 

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Un soir, j’ai enfin chanté

Il y avait des enfants parmi nous, parfois beaucoup, parfois peu. A chaque fois qu’une mère était exécutée, ses enfants étaient remis à la famille. La plupart des enfants étaient avec les mères au moment de l’arrestation et d’autres étaient nés en prison. En hiver 1983, lors d’une fête religieuse, pour la première fois ils ont distribué un tout petit peu de gâteau dans les cellules, pas gratuitement bien sûr, il fallait l’acheter. Ce soir-là l’extinction des feux a été repoussée d’une heure. J’avais une place dans un coin. Les meilleures places étaient dans les coins. Comme j’étais bien plus âgée que la plupart des détenues et que j’étais une « artiste », la responsable de la cellule m’avait donné une place en hauteur dans un coin. Ce soir-là plusieurs filles qui s’étaient liées d’amitiés avec moi, se sont rassemblées autour de moi et m’ont demandé une chanson. Elles ont beaucoup insisté. J’ai commencé par murmurer, j’avais peur. Cela faisait longtemps que je n’avais pas pleuré, mes larmes s’étaient séchées. J’ai senti tout à coup de la chaleur sur mon visage. Sans que je puisse les contrôler, deux larmes ont roulé sur mes joues. La dernière fois que j’avais pleuré c’était l’année d’avant, en isolement. Le soir où ils ont emmené cette prisonnière, Chahine, pour l’exécuter.

Une Vierge à l’Enfant

Un soir qu’on me ramenait du tribunal, je suis entrée dans ma cellule et j’y ai vu une jeune femme assise à l’entrée, en train de nourrir un nouveau-né à la cuillère. Elle devait avoir 24 ou 25 ans. Elle était jolie, fine et si pâle. Il l’avait ramenée de l’hôpital où elle avait accouché trois jours plus tôt. Elle était enceinte de cinq mois quand ils l’avaient arrêtée avec son mari, Nasser, et lui, ils l’avaient pendu.
La veille de sa pendaison, ils leur avaient permis de se voir. A l’époque beaucoup avait droit à cette dernière rencontre. Il lui avait demandé d’appeler le bébé Solmaz si c’était une fille, le nom de sa sœur, que les mollahs avaient exécutée. Chahine parlait peu et restait des heures à bercer sa fille en lui murmurant des berceuses. Quand ils sont venus la chercher, elle a pris sa fille dans ses bras et l’a embrassée. Elle ressemblait à une Vierge à l’Enfant. Je n’ai pas pu le supporter. J’ai enfoui mon visage dans mes mains et j’ai pleuré. Chahine est venue vers moi et m’a caressé la tête. Alors je me suis levée. Elle m’a tendue Solmaz et m’a dit : « Ne t’en fais pas, je vais rejoindre Nasser. »

Ma voix, ma résistance

Face à toutes ces horreurs, j’ai choisi de soutenir le Conseil national de la Résistance iranienne pour ses idées progressistes et sa défense de la liberté, incarnées dans le programme en 10 points de Maryam Radjavi, la présidente élue du CNRI. Au dire de nombreuses personnalités qui le soutiennent, c’est un programme capable d’instaurer la démocratie. Si je chante dans les grands rassemblements d’Iraniens, (comme le 27 février à la Défense en faveur des femmes en Iran et dans le monde), c’est parce que c’est ma manière de résister. C’est vrai, ma seule arme pour me battre contre ce régime, un combat que j’ai choisi en toute conscience, c’est ma voix. Je ne chante pas des chansons, je chante la liberté.