Publié le : 6th janvier 2021

CSDHI – Il s’appelle Hamid Noury. Il a été arrêté lors d’un voyage en Suède, sur dénonciation d’un proche qui venait de faire le lien avec son passé de tortionnaire et de bourreau. Depuis les témoins se pressent au parquet suédois pour porter plainte et réclamer justice. En leur nom et celui des milliers d’hommes et de femmes qu’il a suppliciés et envoyés à la mort. Par groupes entiers.

Ce passé sanguinaire lui a permis en Iran d’accéder à des responsabilités et de s’assurer un compte en banque conséquent. C’est le B-A-BA de toutes les autorités en Iran. Comme le raconte un témoin dans cette affaire, Akbar Samadi, prisonnier politiques de 1981 à 1991 : « En 1981, j’avais vu Behzad Nabavi, ministre de l’Industrie, Sarhadizadeh, ministre du Travail, et Ahmad Tavakoli à la prison d’Evine. Ils y avaient été amenés pour participer au peloton d’exécution. Les ministres du régime étaient également impliqués dans les exécutions. » Juste avant, cet homme, ce résistant, explique comment tout le personnel d’une prison a été impliqué dans le massacre des prisonniers politiques appartenant aux Moudjahidine du peuple d’Iran (OMPI/MEK) lors du sanglant été 1988. « Le 6 août 1988, Nasserian [l’un des bourreaux] a emmené tout le personnel de la prison de Gohardacht dans la salle d’exécution et s’est assuré que personne n’avait été oublié, y compris les employés de maintenance, le personnel médical et le personnel de cuisine. En fait, il a amené tout le monde dans le couloir de la mort pour les impliquer dans le massacre de l’OMPI. Ils voulaient s’assurer que chacun joue un rôle dans le crime afin de garantir la loyauté et le secret. C’est la même méthode qui avait été utilisée en 1981 pour prouver la loyauté à Khomeiny. »

Un silence complaisant

L’occident ayant fermé les yeux sur ce crime contre l’humanité dans lequel Noury s’est impliqué corps et âme, si tant est qu’un bourreau ait une âme. Jamais il ne s’est soucié d’une quelconque arrestation dans ses déplacements en Europe. Pendant plus de 30 ans, l’impunité allait de pair avec la complaisance des démocraties. Il n’a pas vu le vent tourner. Il l’a rattrapé et envoyé en prison. Même de là il a cru qu’avec le chantage habituel du régime iranien, il pourrait s’en sortir. Or le dossier s’est tant épaissi, qu’il doit passer en jugement. Il avait tout prévu sauf que le sang versé demanderait justice.

Akbar Samadi, dans son témoignage devant le procureur suédois, raconte : « Le 6 août 1988, Abdolreza Akbari-Monfared a été exécuté. C’était un de mes camarades de classe et un adolescent. Il avait été arrêté avant le 20 juin 1981. Il avait été condamné à un an au départ, mais a été détenu jusqu’en 1988 et exécuté le 6 août. Plusieurs fois, lorsque nous faisions du sport en groupe, une cinquantaine de gardes se tenaient de part et d’autre avec des câbles électriques et formaient un « tunnel » humain. Lorsque nous le traversions, ils nous frappaient avec les câbles et nous emmenaient ensuite dans une pièce sans ventilation. Nous l’avions appelée la chambre à gaz. On y étouffait et on y perdait connaissance. Nous transpirions tellement que cela créait des flaques parterre. Abbasi (Hamid Noury) était l’un de ces gardes notoires qui contrôlaient et dirigeaient la répression et la torture des prisonniers. »

Des brouettes de cordes épaisses

Un autre témoin Hassan Ashrafian, a été arrêté en 1982 et condamné à douze ans de prison. Dans sa déposition, il a déclaré :

« J’ai vu Hamid Noury [alias Abbasi] pour la première fois dans le hall 18 du quartier 2 de la prison de Gohardacht en compagnie de Nasserian. Depuis le début de l’année 1987, les prisonniers avaient été classés et déplacés en vue du massacre. Pendant cette période, différents formulaires avaient été placés dans chaque quartier tous les quelques jours, et les prisonniers devaient les remplir et les remettre au gardien de la prison (ce formulaire devait permettre d’identifier les prisonniers). A partir de la fin mai 1988, les journaux et les visites avaient été interdits. Ils avaient également emporté la seule télévision qui se trouvait dans le quartier.

« Le 30 juillet, en regardant par la fenêtre d’une grande pièce où les sacs et les affaires des prisonniers étaient conservés (nous l’appelions la salle des sacs et le régime l’appelait le Hosseiniyeh, et elle était située au bout du quartier 3, Hall 19), nous avons vu 5 à 6 gardiens de prison qui marchaient avec Davoud Lashkari, avec deux prisonniers afghans en uniforme de prison portant deux brouettes contenant des cordes épaisses. Ils se sont rendus dans un hangar où nous avons appris par la suite que des exécutions avaient eu lieu les 30 et 31 juillet. Deux jours plus tard, nous avons vu deux camions à travers la même fenêtre, dont l’un transportait les corps des prisonniers exécutés. J’ai vu cette scène d’en haut et à une distance maximale de 15 mètres. Après quelques minutes, le camion s’est dirigé vers la porte de sortie de la prison. Un autre camion s’est déplacé vers le lieu de l’exécution pour transporter les corps des autres martyrs.

En janvier 1989, nous étions avec les prisonniers dans la partie inférieure de la prison de Gohardacht. Hamid Noury est venu dans notre quartier avec plusieurs gardiens. Les prisonniers ont commencé à se plaindre du manque de produits de première nécessité en prison. Après cette protestation, quand il a vu que nous avions un espace de vie propre et ordonné, il a dit : « Remerciez Dieu que si nous voulions appliquer pleinement la fatwa (décret religieux) de l’imam (Khomeiny), nous aurions exécuté la moitié du peuple iranien. Nous aurions dû exécuter tous ceux qui ont lu un journal de l’OMPI. »

Les rapporteurs de l’ONU appellent enfin à une enquête

Après des années d’efforts, de requêtes et de rencontres des familles de ces 30.000 prisonniers politiques exécutés durant l’été 1988 en Iran, un premier pas avait été courageusement effectué par feu Asma Jahangir, alors rapporteur de l’ONU sur la situation des droits humains en Iran, en 2017. Une première victoire qui ébranla la dictature religieuse.

Son décès soudain a mis un coup d’arrêt au dossier. Mais la détermination des familles en Iran et à l’étranger va relancer une vaste campagne pour appeler à la justice. Le moteur de la campagne a déja été enclenché par Maryam Radjavi, présidente élue du CNRI, l’alternative démocratique aux mollahs. Le massacre visait à anéantir les membres et sympathisants de l’OMPI, la principale composante du CNRI.

La campagne permet de mettre en route une formidable enquête d’Amnesty international. L’ONG, avec les familles, crie au crime contre l’humanité. Elle réclame justice et une enquête de l’ONU. Il faut du temps pour bouger le mastodonte. Mais après le massacre en plein jour de 1500 manifestants en novembre 2019 en Iran, difficile de ne pas faire le lien avec 1988. Un régime cruel encouragé par le silence et l’impunité, se maintient par des crimes de masse. Les rapporteurs de l’ONU finissent par renverser la table du statu quo et appellent enfin à une enquête. Premier tremblement.

Cette enquête sur Hamid Noury et son procès ouvre enfin la voie à la justice pour toutes les familles des victimes. Il faut aussi qu’elle ouvre la voie au jugement des hauts responsables du massacre qui sont toujours au sommet du pouvoir en Iran. Il faut un autre Nuremberg.

Nouvelles associées