CSDHI – Elles étaient assises toutes les deux à la même table. Cela faisait quinze ans qu’elles ne s’étaient pas vues. L’une sans foulard, l’autre avec le foulard. La première était née en prison, dans les prisons des mollahs. La seconde, sa tante, avait passé la plus grande partie de sa vie devant ces mêmes prisons pour y voir leurs proches incarcérés.
La mère de la première et sœur de la seconde était dans la résistance, à Achraf, bastion du « non » aux mollahs. Leur histoire et leurs parcours retraçaient en un clin d’œil celui étonnant des femmes en Iran, quarante-quatre années de plongée dans le chaudron de l’obscurantisme d’où a jailli l’avant-garde du mouvement de l’égalité. Une promesse inédite pour l’Iran de demain.
Les rires fusaient, les souvenirs aussi. En quinze ans, la première avait eu trois enfants, était installée en Europe, totalement intégrée, jonglant avec son emploi du temps de femme d’affaires, de militante politique et de mère de famille.
Née en prison, d’une mère détenue politique engagée dans la résistance, elle affiche la quarantaine resplendissante. Pourtant à sa naissance, elle incarnait ce que les mollahs veulent imposer aux femmes : un être privé de toute liberté, évoluant dans la contrainte et dans les chaînes. Or de par son prénom, elle affichait déjà ses couleurs politiques : Azadeh, liberté.
Quand les mollahs ont permis sa libération, c’est comme beaucoup d’enfant des années 80, sa grand-mère qui l’a récupérée. Le temps de grandir un peu avant de pouvoir fuir à l’étranger, de connaître les écueils du parcours de réfugiée, des barrières de la langue, de la culture, de la distance. Reconstruire comme on peut une vie en refermant tant bien que mal les blessures. Mais avec toujours un coin du cœur et de l’esprit rattaché à l’Iran, au « non » qu’a crié sa mère et beaucoup d’autres dans sa famille. C’est pourquoi elle a toujours maintenu le cordon ombilical avec les militants de la résistance iranienne à l’étranger, qu’elle est une fidèle des manifestations, des conférences, des meetings. Elle y amène régulièrement ses enfants, qui trempent dans ce bain d’un futur Iran démocratique. L’espoir d’un Iran qui se conjugue au futur et d’un combat qui se conjugue au présent.
Sa mère, arrêtée pour sa sympathie envers les Moudjahidine du peuple d’Iran, est passé par une longue série d’épreuves dans les geôles des mollahs, où la torture lui aura laissé de nombreux stigmates sur le corps, et une détermination à tout crin pour poursuivre le combat. Aussi à peine libérée, elle aussi comme beaucoup d’autres, a rejoint la résistance et le camp d’Achraf. Elle, la mère, c’est Forough, l’horizon, là où se dessine le futur de l’Iran. Mais cette fois, avec des milliers d’autres femmes, elles ont décidé de tracer cet avenir face aux mollahs misogynes. La résistance dans laquelle elle s’est pleinement engagée a pour particularité d’être composée d’une multitude de femmes, de tout bord, de tous les milieux, de toutes les provinces, mais responsables, unies, solidaires qui ont pris en main la direction de la résistance. Et ce non pas depuis deux ou cinq ans, ni même dix ans. Non, depuis trente-cinq ans.
Et entre la mère et la fille, comme à l’époque de la prison, où elle l’amenait au parloir, la tante arrivée de Machad, qui sert encore et toujours de courroie de transmission, entre la fille et la mère, entre Achraf et l’Iran. Car juste après la guerre américaine contre l’Irak, la frontière s’entrouvre, et cette tante Bahareh, le printemps, s’engouffre dans la brèche pour revoir sa sœur à Achraf. Elle fera ainsi des voyages à la cité de la résistance comme une multitude d’autres Iraniens pour aller voir des proches, ceux qui ont fui la répression et qui ont choisi de combattre la dictature religieuse pour jeter les bases de la démocratie de demain. Bahareh a fait le lien entre le pays et le printemps de la liberté qui s’annonce. Le feu couve sous la cendre en Iran et ses ramifications s’étendent loin dans le pays vers Achraf et la diaspora à l’étranger. Au fil des ans et de la résistance, la cité d’Achraf est devenue Achraf-3, se déplaçant en Albanie, mais restant le cœur battant d’un Iran libre et démocratique. Unique ville au monde où les femmes vivent la pleine égalité et la totale sécurité. Unique ville au monde dirigée par des femmes.
Les femmes, tenaces, résistantes, restent en première ligne du combat pour la liberté. Décidément, voilà bien une singulière révolution qui se prépare en Iran, un bouleversement mené par des femmes, pour édifier un projet de société totalement neuf.



