Mouvement pour la Justice

30 000 prisonniers politiques exécutés en 1988, un crime en quête de justice

Trente-six ans après l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire contemporaine de l’Iran, le massacre de 1988 demeure une plaie ouverte. En l’espace de quelques mois, des milliers de prisonniers politiques ont été systématiquement exécutés dans le cadre d’une purge idéologique sans précédent. Ce massacre, qualifié par les experts de l’ONU et les organisations internationales de « crime contre l’humanité », demeure l’un des secrets les mieux gardés et les plus douloureux de l’histoire moderne de l’Iran. Le CSDHI présente ici une analyse détaillée des faits.

Un crime planifié : La Fatwa de Khomeini

Le massacre a été déclenché par une fatwa secrète émise par le Guide suprême de l’époque, Rouhollah Khomeini, vers la fin de la guerre Iran-Irak. Ce document juridique et religieux ordonnait explicitement l’exécution de tous les prisonniers politiques affiliés à l’Organisation des Moudjahidines du Peuple d’Iran (OMPI) qui refusaient de renoncer à leurs convictions.

Le texte de la fatwa déclarait : « Étant donné que les traîtres Monafeqin (les hypocrites[terme utilisé par le régime pour désigner l’OMPI] ne croient pas en l’Islam et que ce qu’ils disent procède de la tromperie et de l’hypocrisie, et puisque leurs dirigeants ont avoué qu’ils sont devenus des renégats, et puisqu’ils font la guerre à Dieu, et… il est décrété que ceux qui se trouvent dans les prisons de tout le pays et restent inébranlables dans leur soutien aux Monafeqin [l’OMPI] font la guerre à Dieu et sont condamnés à l’exécution. » , sont considérés comme des ennemis de Dieu et doivent être exécutés. »

Cette directive a ensuite été élargie pour inclure d’autres groupes d’opposition de gauche et marxistes, faisant de cet été 1988 une campagne d’épuration idéologique totale.

Le Mécanisme du Crime : Les « Commissions de la Mort »

Pour appliquer ce décret, des instances spéciales, tristement célèbres sous le nom de « Commissions de la Mort », ont été mises en place à travers l’Iran. Composées de représentants du ministère des Renseignements, de procureurs et de juges religieux, ces commissions menaient des interrogatoires sommaires ne durant que quelques minutes. À Téhéran, cette commission était composée de quatre hauts responsables, dont l’ancien président Ebrahim Raïssi (alors procureur adjoint) et Mostafa Pour-Mohammadi.

Les procédures ne ressemblaient en rien à un processus judiciaire. Les prisonniers, déjà condamnés à des peines de prison qu’ils purgeaient parfois depuis des années, étaient amenés devant la commission pour un interrogatoire de quelques minutes.

Le sort des détenus se jouait en quelques secondes. Une seule réponse « insatisfaisante » à des questions pièges suffisait à sceller leur condamnation : « Êtes-vous prêt à dénoncer votre organisation ? » ou encore « Êtes-vous prêt à marcher sur des champs de mines pour la République islamique ? ». Tout refus de se soumettre à ces exigences de reniement entraînait une exécution immédiate. 

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30 000 Vies Brisées : L'Ampleur du Massacre

Ce n’était pas une série d’exécutions isolées, mais une opération d’extermination à l’échelle nationale. Les recherches menées par la Résistance iranienne, corroborées par des témoignages de survivants et des rapports de défenseurs des droits de l’homme, estiment à 30 000 le nombre de prisonniers politiques assassinés entre juillet et septembre 1988.

Ces victimes étaient des étudiants, des intellectuels, des pères et des mères de famille. La majorité d’entre eux avaient déjà été jugés et purgeaient des peines de prison. Leur seul « crime » était leur refus de renier leur engagement pour la liberté

Des Preuves Émergentes et Irréfutables

Pendant des décennies, le régime a tenté d’effacer les traces de ce crime. Cependant, des preuves irréfutables ont fait surface :

  • L’enregistrement de Montazeri : En 2016, un enregistrement audio de 1988 a été publié, révélant une réunion entre l’Ayatollah Montazeri (successeur désigné de Khomeini à l’époque) et la Commission de la Mort de Téhéran. Montazeri y dénonçait le massacre comme étant « le plus grand crime de la République islamique ».

  • Témoignages de survivants : Des récits détaillés décrivent les « couloirs de la mort » dans les prisons d’Evin et de Gohardasht, où les prisonniers attendaient leur tour pendant que des camions emportaient les corps.

  • Fosses communes : Des images satellites et des enquêtes de terrain ont identifié de nombreux sites de sépultures collectives, comme à Khavaran. Le régime tente régulièrement de bétonner ces sites pour détruire les preuves médico-légales.

  • Rapports internationaux : En 2024, le Rapporteur spécial de l’ONU sur la situation des droits de l’homme en Iran a publié un rapport historique qualifiant le massacre de 1988 de « crime contre l’humanité » et de « génocide », soulignant la planification étatique derrière ces massacres

Impunité et Ascension des Coupables

Au lieu d’être traduits en justice, les auteurs du massacre ont été récompensés. Ce crime est unique car ses architectes ont occupé les plus hautes sphères du pouvoir pendant des décennies :

  • Ebrahim Raïssi : Membre de la Commission de la Mort, il est devenu chef du pouvoir judiciaire puis président.

  • Gholam-Hossein Mohseni-Ejei :  Représentant du pouvoir judiciaire au sein du ministère du Renseignement au moment du massacre. Poste et fonction actuels : chef du pouvoir judiciaire de la République islamique d’Iran (2026.

  • Mohammad Moghisseh (a.k.a. Nasserian) : Directeur de la prison de Gohardasht (Rajai-Shahr) ; membre de la “commission de la mort” à Téhéran lors du massacre de 1988. Actuellement : tué par balle en janvier 2025 alors qu’il siégeait à la 53e chambre de la Cour suprême.

Cette impunité institutionnalisée a encouragé le régime à poursuivre ses violations des droits de l’homme lors de chaque soulèvement populaire ultérieur.

La Société Civile Iranienne et le Mouvement pour la Justice

Le mouvement « Dadkhahi » (Mouvement pour la Justice) est devenu l’un des piliers de la résistance civile en Iran.

  • Les Mères de Khavaran : Malgré les persécutions, les familles des victimes se rassemblent chaque année pour réclamer la vérité sur le lieu de sépulture de leurs proches.

  • Campagne internationale : La société civile, soutenue par des experts juridiques internationaux, appelle à ce que le dossier soit transmis au Conseil de Sécurité de l’ONU.

  • Victoire juridique en Suède : En 2022, un tribunal suédois a condamné Hamid Noury à la prison à perpétuité pour son rôle dans le massacre de 1988, une première historique fondée sur la compétence universelle.

Analyse Juridique : Crime contre l'humanité et Génocide

Selon le droit international, le massacre de 1988 remplit les critères de :

  1. Crime contre l’humanité : Une attaque généralisée et systématique dirigée contre une population civile.

  2. Génocide : L’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe défini par ses convictions religieuses ou politiques (le décret de Khomeini visait explicitement l’élimination de ceux considérés comme « ennemis de Dieu »).

  3. Disparition forcée : Puisque le régime refuse de fournir des certificats de décès ou de révéler l’emplacement des corps, le crime est considéré comme « continu » aux yeux de la loi.

Un Devoir de Mémoire et d’Action

Le massacre de 1988 n’est pas une page tournée de l’histoire. C’est une plaie ouverte qui saigne encore aujourd’hui à travers la répression continue en Iran. Le CSDHI reste fermement engagé à porter la voix des victimes et à soutenir la lutte pour la justice. La reconnaissance de ce crime et le jugement de ses responsables sont les piliers indispensables sur lesquels se construira un Iran libre, juste et démocratique, respectueux de la dignité de chaque être humain.