CSDHI – Alors que des chiffres officiels contradictoires émergent et que des milliers de détenus restent introuvables, le refus du régime iranien de divulguer l’ampleur réelle des arrestations récentes alimente les craintes d’une des plus grandes vagues de répression politique de son histoire.
Une nation de noms disparus
Des mois après les arrestations massives qui ont suivi à la fois les manifestations de janvier 2026 et les suites de la guerre de 12 jours, une question fondamentale reste sans réponse : combien de personnes sont réellement derrière les barreaux en Iran ?
Le régime iranien n’a fourni aucun inventaire complet, transparent ou vérifiable des personnes arrêtées, de leurs lieux de détention, des accusations retenues contre elles ou des procédures judiciaires auxquelles elles sont confrontées. Ce silence n’est pas seulement un échec administratif. Il s’agit d’une stratégie politique — qui plonge les familles dans l’angoisse, protège les agences de sécurité de tout contrôle et crée un climat de peur dans l’ensemble de la société.
L’absence d’informations fiables est devenue l’un des aspects les plus alarmants de la campagne actuelle de répression. Les organisations de défense des droits humains, les militants de la société civile et les proches des détenus avertissent de plus en plus que l’Iran pourrait connaître l’une des plus grandes vagues d’arrestations à motivation politique depuis des décennies.
Les chiffres ne concordent pas
Même les chiffres limités publiés par les responsables gouvernementaux révèlent des incohérences préoccupantes.
En mai 2026, le chef de la police iranienne Ahmadreza Radan a annoncé que plus de 6 500 personnes avaient été arrêtées depuis le début de la guerre, pour des accusations allant de l’espionnage et de la collaboration avec des acteurs hostiles à la coopération avec des groupes d’opposition. Selon lui, des centaines de détenus étaient liés à ce que les autorités ont décrit comme des « affaires de sécurité spéciales ».
Cependant, ce chiffre ne représente qu’une fraction de la répression globale.
Avant la guerre, les manifestations nationales de janvier 2026 avaient déjà entraîné une vague d’arrestations massives. Aucun décompte officiel complet n’a jamais été publié. Des médias proches des services de sécurité iraniens ont évoqué environ 3 000 arrestations. Les organisations de défense des droits humains estiment toutefois que le chiffre réel pourrait être bien plus élevé, certaines évaluations dépassant 20 000 arrestations.
L’écart n’est pas une simple question statistique. Il reflète un système dans lequel l’information est strictement contrôlée et où la surveillance publique est délibérément entravée.
Plus inquiétantes encore sont les contradictions entre différentes branches de l’État lui-même. Après la fin de la guerre de 12 jours, un porte-parole de la police a affirmé que 21 000 « suspects » avaient été détenus. Parallèlement, le pouvoir judiciaire a déclaré qu’environ 2 000 personnes seulement avaient été arrêtées dans le cadre du conflit et de ses conséquences, ajoutant que beaucoup avaient déjà été libérées.
Un tel écart soulève une question inévitable : si les autorités elles-mêmes ne peuvent pas — ou ne veulent pas — fournir des chiffres cohérents, quelle est l’ampleur réelle de la répression ?
L’élargissement de la définition de la menace sécuritaire
Le recours croissant du régime aux accusations liées à la sécurité a encore brouillé la frontière entre criminalité réelle et répression politique.
Ces derniers mois, les médias officiels ont rapporté à plusieurs reprises des arrestations pour l’envoi de photographies à des médias étrangers, des communications avec des journalistes, la publication de contenus sur les réseaux sociaux, la « diffusion d’inquiétude publique » ou une prétendue coopération avec des adversaires étrangers.
La nature large et souvent vague de ces accusations crée un environnement dans lequel presque toute forme de dissidence peut être requalifiée en infraction sécuritaire.
Les défenseurs des droits humains affirment que cette extension des définitions a considérablement accru la capacité de l’État à criminaliser les activités civiques ordinaires. Dans ces conditions, journalistes, militants, étudiants, travailleurs et même simples citoyens deviennent vulnérables à des poursuites fondées sur des lois de sécurité nationale laissant une large marge d’interprétation aux autorités judiciaires et de renseignement.
Le résultat est un cadre juridique qui sert de plus en plus le contrôle politique plutôt que la justice.
La géographie cachée de la répression
Lorsqu’on parle des prisonniers politiques en Iran, l’attention publique se concentre généralement sur des établissements connus tels que la prison d’Evin, Ghezel Hesar, Fashafouyeh, Adelabad, Vakilabad et la prison centrale de Tabriz.
Mais les organisations de défense des droits humains avertissent que de nombreuses personnes arrêtées ces derniers mois sont détenues ailleurs.
Le système pénitentiaire iranien comprend des centaines de centres de détention, prisons et installations gérées par différentes institutions. À côté des prisons officiellement reconnues, de nombreux rapports font état de centres de détention opérés par les services de renseignement, les Gardiens de la Révolution islamique, la police et d’autres organes de sécurité.
Le nombre réel de lieux où les détenus peuvent être retenus reste inconnu.
Pour de nombreuses familles, cette incertitude est insupportable. Les proches signalent fréquemment qu’on leur refuse toute information sur le lieu de détention de leurs proches. L’accès à un avocat indépendant est souvent restreint. Les visites peuvent être interdites pendant de longues périodes. Dans de nombreux cas, même le statut de l’enquête en cours reste flou.
Ces pratiques transforment la détention elle-même en forme de punition bien avant tout jugement.
Pourquoi le secret est important
Le plus grand danger ne réside pas uniquement dans le nombre d’arrestations, mais dans le secret qui les entoure.
L’histoire récente de l’Iran offre de nombreux exemples de détenus ayant disparu dans le système judiciaire pendant des mois ou des années avant de réapparaître avec de lourdes peines de prison — voire des condamnations à mort. L’absence de transparence permet aux autorités de mener des enquêtes hors de tout contrôle public et limite fortement les possibilités de défense juridique.
Sans listes publiques de détenus, sans divulgation des accusations, sans accès à des avocats et sans procédures judiciaires ouvertes, il n’existe aucun mécanisme réel de responsabilité.
Dans un tel environnement, la différence entre un suspect, un prisonnier politique et un condamné dépend moins des preuves que des décisions prises par des institutions sécuritaires opérant à huis clos.
Le coût du silence
Le refus du régime de fournir des informations précises sur les personnes arrêtées n’est pas une simple omission bureaucratique. C’est un signal d’alerte.
Chaque détenu non identifié représente une famille vivant dans l’incertitude. Chaque lieu de détention non divulgué soulève des questions sur le traitement et le respect de la procédure. Chaque déclaration officielle contradictoire renforce les inquiétudes selon lesquelles l’ampleur réelle de la répression est délibérément dissimulée.
Les conséquences de cette opacité ne sont peut-être pas encore entièrement visibles aujourd’hui. Elles pourraient apparaître dans des mois ou des années, lorsque des poursuites cachées, de longues peines de prison et des condamnations à mort émergeront d’un système ayant fonctionné largement hors du regard public.
Tant que les autorités iraniennes ne publieront pas des informations complètes sur les détenus, leur localisation, leur statut juridique et les preuves retenues contre eux, l’ombre qui pèse sur des milliers d’arrestations persistera. Et chaque jour qui passe, cette ombre s’assombrit davantage.
Pour un gouvernement déjà confronté à une profonde défiance publique, le secret n’est pas un signe de force. C’est souvent l’indication que la vérité est politiquement trop coûteuse à révéler.



