CSDHI – L’attaque menée en 1999 (le 18 Tir) contre les étudiants de l’Université de Téhéran ne constitue pas seulement l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire contemporaine de l’Iran. Elle a établi un modèle de répression que les autorités ont ensuite reproduit à plusieurs reprises : lors des manifestations de 2009, du soulèvement de 2022 et de la répression toujours en cours dans les universités iraniennes.
Vingt-sept ans après l’assaut violent contre les résidences universitaires de l’Université de Téhéran, les événements du 18 Tir (du 7 au 13 juillet 1999) représentent bien davantage qu’une injustice historique jamais réparée. Ils marquent le moment où le pouvoir iranien a démontré qu’il répondrait désormais aux revendications pacifiques de réforme non par le dialogue, mais par la violence organisée, l’intimidation et l’impunité. Plus encore, cette attaque est devenue un véritable modèle de répression, qui a façonné la réponse du régime à pratiquement tous les grands mouvements de contestation qui ont suivi.
Alors que l’Iran commémore un nouvel anniversaire du raid contre les dortoirs universitaires, les questions soulevées cette nuit-là restent sans réponse. Les responsables n’ont jamais été traduits en justice, les victimes n’ont obtenu aucune réparation, et la culture de l’impunité née du 18 Tir continue de caractériser le traitement réservé aux étudiants et à toute forme de dissidence politique.
Un tournant dans la politique iranienne contemporaine
Les manifestations ont éclaté après la fermeture du journal réformateur Salam et la présentation d’un projet de loi visant à restreindre davantage la liberté de la presse. Les étudiants de l’Université de Téhéran avaient organisé des rassemblements pacifiques pour dénoncer ces nouvelles atteintes aux libertés civiles.
Avant l’aube du 9 juillet 1999 (18 Tir 1378), les forces de sécurité et des membres de la milice paramilitaire Ansar-e Hezbollah ont pris d’assaut les résidences universitaires. Les étudiants ont été violemment battus, les chambres saccagées et des centaines d’entre eux arrêtés. Des organisations de défense des droits humains ont par la suite documenté de nombreuses violations, tandis que diverses estimations indiquent qu’entre 1 200 et 1 400 personnes ont été arrêtées au cours des manifestations nationales qui ont suivi.
Le nombre exact de morts demeure controversé. Alors que les autorités n’ont reconnu que quelques décès, des organisations de défense des droits humains estiment qu’au moins quatre étudiants ont été tués, plusieurs centaines blessés et des centaines d’autres emprisonnés.
La violence s’est rapidement propagée au-delà de Téhéran, transformant ce qui n’était au départ qu’un mouvement étudiant en l’une des plus graves crises politiques de la présidence de Mohammad Khatami.
Le véritable héritage : l’impunité
La conséquence la plus durable du 18 Tir ne réside pas seulement dans la brutalité de la répression, mais dans le refus des autorités de poursuivre les hauts responsables.
Bien que les étudiants et les familles des victimes aient engagé des actions en justice, les procédures n’ont finalement visé que quelques agents subalternes. Ceux qui étaient soupçonnés d’avoir planifié, ordonné ou coordonné l’assaut n’ont jamais été poursuivis.
Ce schéma allait devenir récurrent.
Le régime a compris que la répression violente n’entraînait pratiquement aucun coût politique ou judiciaire. L’absence de toute responsabilité en 1999 a favorisé l’adoption d’une doctrine sécuritaire toujours plus agressive, qui sera ensuite appliquée contre les manifestants dans tout le pays.
De 1999 à aujourd’hui : une politique continue
L’attaque contre les résidences universitaires n’a jamais constitué un incident isolé. Elle a marqué le début d’une politique systématique à l’égard des universités iraniennes.
Au cours des deux décennies suivantes, chaque nouvelle vague de mobilisation étudiante s’est heurtée aux mêmes méthodes : surveillance, arrestations arbitraires, exclusions disciplinaires, aveux forcés, intimidation des familles et présence renforcée des forces de sécurité sur les campus.
Lors des manifestations de 2009, les universités sont de nouveau devenues des cibles prioritaires. Les étudiants réclamant davantage de transparence électorale ont été arrêtés en masse et durement réprimés.
Les mouvements nationaux de 2017-2018 puis de 2019 ont connu les mêmes pratiques, les forces de sécurité intervenant rapidement afin d’empêcher les campus de devenir des foyers de contestation organisée.
Après le soulèvement de 2022, la répression a atteint un nouveau niveau. Dans tout le pays, les universités ont connu des arrestations massives, des exclusions et suspensions d’étudiants, des licenciements d’enseignants, le déploiement d’agents de sécurité au sein même des établissements et un contrôle idéologique renforcé des institutions académiques. De nombreuses universités sont devenues de véritables espaces militarisés, où les organisations étudiantes indépendantes ont été démantelées et où toute activité militante pacifique a été criminalisée.
Au lieu de tirer les leçons du 18 Tir, le régime a institutionnalisé ses méthodes de répression.
Les étudiants demeurent la principale préoccupation du régime
Si les autorités iraniennes consacrent autant de moyens au contrôle des universités, ce n’est pas un hasard.
Historiquement, les mouvements étudiants ont souvent servi de catalyseurs à des mobilisations politiques plus larges. Les universités mettent en relation une jeunesse instruite avec la société civile, les syndicats, les défenseurs des droits des femmes et d’autres mouvements sociaux. Pour un régime autoritaire, elles représentent non seulement des établissements d’enseignement, mais aussi de potentiels centres d’organisation politique.
C’est pourquoi chaque nouvelle génération d’étudiants iraniens s’est trouvée confrontée à des formes de répression remarquablement similaires, quels que soient les présidents successifs ou les slogans politiques du moment.
Cette continuité révèle une réalité essentielle : si les gouvernements ont changé, l’approche de l’appareil sécuritaire est, elle, restée fondamentalement la même.
Le début d’une contestation ouverte du Guide suprême
Les manifestations du 18 Tir ont également marqué un tournant historique.
Pour la première fois depuis la révolution de 1979, des manifestants ont directement pris pour cible le Guide suprême de l’époque, Ali Khamenei. Des slogans ont été scandés contre lui et, lors de certains rassemblements, ses portraits ont été déchirés — un geste hautement symbolique qui brisait l’un des plus grands tabous politiques du régime.
Ce qui paraissait alors inimaginable est ensuite devenu de plus en plus courant.
Lors des soulèvements nationaux de 2009, 2019, 2022, puis des importantes manifestations de 2026, la contestation directe du Guide suprême est devenue une caractéristique majeure des mobilisations anti-gouvernementales.
La barrière franchie pour la première fois lors du 18 Tir n’a jamais été rétablie.
Une justice différée, une répression répétée
La tragédie du 18 Tir ne réside pas uniquement dans les violences commises durant ces journées, mais également dans ce qui a suivi.
Aucune enquête indépendante n’a été menée. Les principaux responsables n’ont jamais été poursuivis. Les victimes et leurs familles n’ont obtenu ni vérité ni justice.
Cette impunité a envoyé un message dangereux à l’ensemble de l’appareil d’État : la force pouvait se substituer à toute forme de responsabilité.
Les conséquences se sont fait sentir lors de chaque mouvement de contestation ultérieur. Chaque nouvelle répression s’est appuyée sur le précédent créé en 1999, renforçant chez les forces de sécurité la conviction qu’elles pouvaient écraser la contestation sans avoir à en répondre.
L’histoire n’est pas terminée
L’anniversaire de cette année revêt une portée symbolique particulière.
Il intervient alors qu’Ali Khamenei est inhumé sous d’importantes mesures de sécurité, avec un déploiement massif de forces autour de ses funérailles. Pour de nombreux Iraniens, le contraste est saisissant. Le dirigeant dont le règne est devenu synonyme de la répression systématique des mouvements étudiants laisse derrière lui un système politique qui continue de recourir aux mêmes méthodes apparues de manière si visible lors de l’assaut contre les résidences universitaires de Téhéran.
L’histoire montre cependant une autre forme de continuité.
Chaque tentative de faire taire les étudiants iraniens a finalement fait émerger une nouvelle génération de militants déterminés à reconquérir les libertés refusées à leurs prédécesseurs. Les visages ont changé, mais les revendications — liberté d’expression, autonomie des universités, droit de réunion pacifique et responsabilité des gouvernants — demeurent remarquablement constantes.
Vingt-sept ans après le 18 Tir, cet anniversaire ne consiste plus seulement à se souvenir d’une nuit de violence. Il rappelle que le raid contre les dortoirs universitaires a inauguré une stratégie de gouvernement fondée sur la répression et l’impunité, une stratégie qui continue aujourd’hui encore de façonner le traitement réservé aux étudiants par le régime.
Tant que les responsables ne seront pas amenés à répondre de leurs actes et que les universités ne pourront pas fonctionner à l’abri des pressions politiques, le 18 Tir restera non seulement le souvenir d’une injustice passée, mais aussi le symbole d’une politique qui n’a jamais véritablement pris fin.


