CSDHI – Exploitation du travail, traite des êtres humains – des femmes – et exploitation sexuelle
Dans la nuit du 22 au 23 août 1791, des personnes réduites en esclavage se soulevèrent à Saint-Domingue, l’actuelle Haïti, dans un événement qui allait devenir un tournant dans la lutte historique contre la traite négrière. L’UNESCO a désigné le 23 août comme la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition, afin de rendre hommage aux victimes et d’examiner les mécanismes qui ont privé des êtres humains du contrôle de leur corps, de leur travail et de leur destin.
Cette commémoration ne se limite pas au passé. En Iran aujourd’hui, les lois discriminatoires, les exclusions des dispositifs de protection du travail, l’inefficacité des contrôles, la criminalisation des victimes et l’impunité des auteurs continuent de favoriser une exploitation sévère de la main-d’œuvre, la traite des êtres humains et l’exploitation sexuelle des femmes et des filles. Ce rapport utilise le terme « esclavage moderne » lorsque l’exploitation s’accompagne de coercition, de menaces, de tromperie, de confiscation de documents ou de revenus, de restrictions à la liberté de mouvement ou d’une véritable impossibilité de quitter la situation.
Un profond écart en matière d’emploi
Les données du Centre statistique d’Iran montrent que le taux de participation économique des femmes ne s’élevait qu’à 13,7 % au printemps 2026, contre 67,8 % pour les hommes. Le chômage des femmes est passé de 13,7 % au printemps 2025 à 16,7 % au printemps 2026, tandis que le nombre de femmes employées a diminué de 187 000 sur la même période. Cette disparité témoigne d’un marché du travail dans lequel les politiques et les lois de l’État n’ont pas garanti aux femmes un accès égal à un emploi formel et protégé. (Centre statistique d’Iran ; ISNA, 3 et 11 août 2026)
Des salaires plus faibles et une exclusion de l’assurance sociale
En mai 2025, Ahmad Meydari, ministre des Coopératives, du Travail et de la Protection sociale, déclarait que le salaire mensuel moyen déclaré des hommes assurés s’élevait à 16,4 millions de tomans, contre 14,2 millions de tomans pour les femmes, soit un écart mensuel de 2,2 millions de tomans. Il indiquait également que, sur les 580 000 personnes nouvellement affiliées à l’assurance sociale entre février 2024 et février 2025, environ 363 000 étaient des femmes, ce qui signifie qu’elles ne bénéficiaient auparavant d’aucune couverture. Ces chiffres ne concernent que l’emploi formel ; les autorités n’ont toujours pas publié le nombre de femmes non assurées travaillant à domicile, dans l’agriculture et dans les petits ateliers. (ISNA, 3 mai 2025)
En juillet 2024, un militant syndical rapportait que certaines ouvrières ne percevaient que quatre millions de tomans par mois et que le Code du travail n’était pas appliqué sur leurs lieux de travail. Les femmes travaillant à domicile dépendent également d’intermédiaires pour vendre des tapis, de l’artisanat et des produits alimentaires. Selon la militante syndicale Somayeh Golpour, une grande partie de leurs revenus reste « à des années-lumière » du salaire minimum officiel. (ILNA, 3 juillet 2024 et 22 octobre 2021)
Exclusions juridiques et lieux de travail échappant à un contrôle effectif
L’article 38 du Code du travail iranien impose l’égalité de rémunération à travail égal. Toutefois, l’article 188 exclut de la législation les entreprises familiales, tandis que l’article 191 permet au gouvernement d’exempter les entreprises de moins de 10 salariés de certaines dispositions. En juillet 2024, le vice-ministre chargé des Relations du travail déclarait que 87 % des quelque 1,3 million de lieux de travail du pays employaient moins de 10 personnes et que la majorité des accidents du travail survenaient dans ces unités. Il reconnaissait également l’utilisation de contrats signés en blanc ainsi que de contrats signés sous la menace d’un licenciement ou en échange de billets à ordre. Cette situation est une conséquence directe des exclusions prévues par la loi et de l’incapacité des institutions publiques à inspecter efficacement les lieux de travail et à faire respecter la législation. (Code du travail iranien, articles 38, 188 et 191 ; ILO NATLEX ; ILNA, 2 juillet 2024)
Les chiffres de l’Organisation iranienne de médecine légale montrent que 1 986 personnes sont mortes dans des accidents du travail au cours de l’année s’achevant en mars 2025, dont 15 femmes. Au cours des 11 premiers mois de l’année iranienne suivante, 22 femmes et 1 857 hommes ont été recensés comme morts dans des accidents professionnels. Les autorités n’ont pas publié les noms, les âges, les lieux de travail, le statut d’assurance des femmes concernées ni les conclusions des enquêtes menées sur leurs décès. (Organisation de médecine légale ; ILNA, 19 août 2025 ; IRNA, 1er mai 2026)
Des femmes tuées ou blessées sur des lieux de travail dangereux
Le 1er juin 2024, un véhicule transportant des femmes travaillant à la récolte de tomates s’est renversé sur la route reliant Dehdasht à Gachsaran. Deux femmes âgées de 35 à 40 ans ont été tuées, tandis que deux autres, âgées de 33 et 40 ans, ont été blessées. L’identité de l’employeur, le statut d’assurance des travailleuses et la responsabilité du transport n’ont pas été communiqués. À l’usine Arcopal Ravand, à Kashan, environ 20 ouvrières ont été victimes d’une intoxication respiratoire à la suite d’une fuite de gaz le 12 décembre 2023. Soixante-quinze travailleurs de la même usine avaient été intoxiqués la veille, sans que le premier rapport n’établisse la cause définitive de l’incident. (ILNA, 1er juin 2024 et 12 décembre 2023)
L’incendie du complexe commercial Arghavan, à Andisheh, dans le comté de Shahriar, le 5 mai 2026, constitue un autre exemple des conséquences d’un contrôle insuffisant des normes de sécurité. Zahra Farahmand, Bahar Mahdipour, Golnoush Baharlou et Shokoufeh Hassanvand ont été tuées. Bahar Mahdipour, âgée de 26 ans, travaillait comme réceptionniste au club de sport féminin Tamax. Le chef des pompiers de Shahriar a confirmé que le revêtement composite du bâtiment avait contribué à la propagation rapide de l’incendie. (Mehr News Agency, 5 mai 2026 ; Asr Iran, 6 mai 2026)
Ces faits témoignent de discriminations salariales, d’exclusions de l’assurance sociale, de contrats coercitifs et de conditions de travail dangereuses pouvant être mortelles. L’absence de cas rendus publics concernant des salaires retenus, la servitude pour dettes ou des restrictions empêchant les femmes de quitter leur emploi ne permet pas d’établir que de telles formes de coercition n’existent pas. Elle reflète plutôt l’absence de données ventilées, d’inspections transparentes et de conclusions d’enquêtes rendues publiques. La responsabilité de l’État va au-delà d’un simple manquement à son devoir de protection : les exclusions légales, le défaut d’application de la loi et la rétention d’informations concernant les décès sur les lieux de travail ont contribué à instaurer des conditions propices à l’exploitation sévère des femmes.
Traite des femmes et des filles : une forme plus explicite d’esclavage moderne
Dans la traite des femmes et des filles, la tromperie, le transfert, le contrôle, les restrictions à la liberté de partir et l’exploitation sexuelle sont fréquemment associés. Les réseaux de traite exploitent la pauvreté, le chômage, la fuite de foyers violents et la recherche d’un emploi à l’étranger. En l’absence d’une protection efficace de la part de l’État et de mécanismes de responsabilisation, ces vulnérabilités deviennent des sources de profit pour les trafiquants.
Recrutement et réseaux de traite transfrontaliers
Le Trafficking in Persons Report 2025, publié par le département d’État américain, a de nouveau classé l’Iran dans la catégorie 3, la plus basse, estimant que les autorités ne respectaient pas les normes minimales pour éliminer la traite et ne déployaient pas d’efforts significatifs en ce sens. Selon ce même rapport, les autorités iraniennes ont arrêté 96 personnes soupçonnées de traite à des fins d’exploitation sexuelle en avril 2024, sur la base d’informations relayées par les médias, mais n’ont pas communiqué le nombre ni l’identité des victimes, ni l’issue des procédures judiciaires. (Département d’État américain, Trafficking in Persons Report 2025)
Le 24 avril 2024, Saeed Montazerolmahdi, porte-parole du Commandement des forces de l’ordre iraniennes, a déclaré que le réseau « Escort Service » transférait des jeunes filles à l’étranger afin qu’elles y fournissent des services sexuels. Vingt-quatre personnes ont été arrêtées lors de la première phase et 57 lors de la seconde, soit un total de 81 personnes, mais la police n’a pas communiqué le nombre de victimes, les itinéraires empruntés ni les suites judiciaires. Le même jour, la police a annoncé le démantèlement du réseau « King », qui faisait passer des femmes en Turquie et en Géorgie par voie aérienne ou via le poste-frontière de Bazargan. Des membres du réseau ont été arrêtés à Téhéran, dans la province d’Alborz, dans un terminal aéroportuaire et au poste-frontière de Bazargan. (ISNA, 24 avril 2024)
Recrutement trompeur par le biais d’offres d’emploi et de concours
Dans l’affaire « Chaturbate », des filles et de jeunes femmes, principalement âgées de 15 à 26 ans, ont été recrutées au moyen de promesses d’emploi dans l’informatique, les services en anglais et la conception de sites internet. Selon la police, elles ont ensuite été organisées afin de produire du contenu sexuel diffusé en direct. Dans l’affaire « Level Up Dance », les organisateurs ont utilisé des annonces pour un concours de danse dans des pays voisins afin d’identifier des jeunes filles ; la police a indiqué que les objectifs du réseau comprenaient la production de contenu sexuel, la traite des êtres humains et la création de réseaux de prostitution. Dans les deux affaires, les autorités n’ont pas communiqué le nombre de victimes, l’ampleur de la coercition ni l’issue des procédures judiciaires. (ISNA, 24 avril 2024)
Recrutement via les réseaux sociaux, confiscation des passeports et menaces
Le Trafficking in Persons Report 2024 a constaté que les trafiquants utilisaient de plus en plus les réseaux sociaux, notamment Telegram, pour recruter des victimes en Iran. Les femmes à la recherche d’un emploi à l’étranger ainsi que les filles et les jeunes femmes ayant fui leur domicile étaient particulièrement vulnérables. Des femmes et des filles iraniennes ont été victimes d’exploitation sexuelle en Afghanistan, en Arménie, en Géorgie, en Irak, au Pakistan, en Turquie et aux Émirats arabes unis. Dans certains cas, les trafiquants ont confisqué les passeports des victimes et les ont menacées de violences ou de sanctions si elles retournaient en Iran. La confiscation des passeports, les menaces et l’empêchement concret de partir placent ces situations parmi les formes les plus évidentes de traite et d’esclavage moderne. (Département d’État américain, Trafficking in Persons Report 2024)
L’affaire « Alex » : un réseau de traite transnational
La justice iranienne a annoncé que Shahrouz Sokhanvari, connu sous le nom d’« Alex », avait été exécuté le 20 mai 2023 pour « traite des êtres humains à des fins de prostitution ». Selon la version officielle, son réseau utilisait une société-écran et des visas étudiants pour transférer des femmes et des filles d’Iran vers la Malaisie, puis vers d’autres pays. Un employé iranien du service de réception des demandes de visa de l’ambassade de Malaisie à Téhéran aurait contribué à accélérer les demandes de visa. Douze membres principaux du réseau ont été arrêtés. Un recruteur, identifié uniquement sous le nom de « Masih », avait orienté au moins 30 jeunes filles vers le réseau en échange d’une rémunération. Malgré l’exécution du principal accusé, les noms, les âges, les villes d’origine et le sort de ces jeunes filles n’ont jamais été rendus publics. (Centre des médias de la justice iranienne, 20 mai 2023)
Des victimes anonymes et une protection impossible à quantifier
Dans sa réponse officielle de 2023 au Comité des droits de l’homme des Nations unies, le gouvernement iranien a reconnu qu’il n’avait pas été en mesure d’obtenir et de fournir des données sur les affaires de traite et leurs suites auprès des organismes compétents. Dans le même temps, il affirmait que plus de 350 centres d’urgence sociale étaient en activité et qu’une Commission de lutte contre la traite des êtres humains avait été créée. Il n’a toutefois fourni aucun chiffre concernant les femmes et les filles identifiées comme victimes, leur accès à un hébergement sécurisé, aux soins médicaux et psychologiques ou à une assistance juridique. Le Trafficking in Persons Report 2025 a en outre relevé que, pour la huitième année consécutive, les autorités iraniennes n’avaient déclaré avoir identifié aucune victime de la traite ni leur avoir fourni de services de protection.
La même inaction se retrouve dans le domaine législatif. En 2023, le gouvernement indiquait qu’un projet de loi visant à modifier la loi de 2004 sur la lutte contre la traite des êtres humains était toujours en attente d’examen définitif par le Parlement. Une autre proposition portant sur la traite des êtres humains, les migrants et le trafic d’organes a été enregistrée en août 2024 et a fait l’objet d’une expertise en octobre 2025, mais son statut définitif restait incertain au 24 août 2026. Ce retard prolongé, associé à l’absence de données et de soutien aux victimes, a renforcé l’impunité dont bénéficient les réseaux d’exploitation.
Le rôle structurel des autorités iraniennes
Dans ses observations finales de 2023, le Comité des droits de l’homme des Nations unies s’est déclaré préoccupé par la persistance de la traite des êtres humains, du travail des enfants et de l’exploitation sexuelle en Iran. Il a également fait référence à des informations selon lesquelles le mariage temporaire, connu sous le nom de sigheh, poussait des femmes et de jeunes filles vivant dans la pauvreté vers la prostitution. Cette constatation montre comment une institution juridique reconnue par les autorités peut, lorsqu’elle se combine avec la pauvreté et l’absence de protection, devenir un mécanisme favorisant l’exploitation sexuelle.
Les rapports sur la traite des êtres humains ont également fait état d’allégations d’implication ou d’acquiescement de certains membres de la police, du Corps des gardiens de la révolution islamique, des forces paramilitaires Basij et de certains religieux. Au 24 août 2026, aucun responsable identifié n’avait été condamné par un jugement définitif pour sa participation à la traite de femmes. L’absence de condamnations, conjuguée au défaut de publication de données et de conclusions d’enquêtes, démontre l’absence de mécanisme de responsabilisation concernant les accusations visant des institutions de l’État. Les autorités ne sont donc pas simplement des observateurs inefficaces. Le cadre juridique, l’inaction institutionnelle, la possibilité de poursuivre les victimes et les allégations de complicité de responsables publics font de l’État un facteur structurel de la persistance de cette exploitation.
Appel à l’action internationale
Les Nations unies, le Rapporteur spécial sur la situation des droits humains en République islamique d’Iran, le Rapporteur spécial sur la traite des personnes, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime ainsi que les organisations internationales de défense des droits des femmes devraient faire pression sur les autorités iraniennes afin qu’elles publient des données ventilées sur les victimes, les poursuites et les condamnations ; qu’elles mettent en place un mécanisme indépendant permettant d’identifier et de soutenir les victimes ; qu’elles veillent à ce que les femmes et les filles ne soient pas poursuivies pour des actes qu’elles ont été contraintes de commettre du fait de leur situation de traite ; et qu’elles autorisent des enquêtes indépendantes et contrôlables sur l’implication ou l’acquiescement de responsables de l’État.
Postface : un esclavage sans chaînes
L’esclavage moderne en Iran s’exerce dans des ateliers non contrôlés, à travers des contrats signés en blanc, des salaires de misère, des lieux de travail dangereux et des réseaux qui recrutent des femmes et des filles en leur promettant un emploi, une éducation ou un voyage avant de les transférer à des fins d’exploitation sexuelle. La confiscation des passeports, les menaces, la tromperie et l’impossibilité de partir reproduisent le contrôle exercé sur le corps, le travail et le destin d’une personne, sans marchés aux esclaves ni chaînes physiques.
Sous le régime clérical iranien, il ne s’agit pas de faits isolés. Ils résultent de lois discriminatoires, d’exclusions des mécanismes de protection, d’un contrôle inefficace, de la dissimulation d’informations, du refus de soutenir les victimes et de l’impunité des auteurs. La commémoration du 23 août est un appel à reconnaître les femmes qui, aujourd’hui, sont privées du contrôle de leur travail, de leur corps et de leur avenir. Mettre fin à cet esclavage sans chaînes exige que l’État rende des comptes, que des enquêtes soient menées sur le rôle des responsables publics, que les auteurs soient poursuivis et que les victimes bénéficient de garanties de liberté, de sécurité et de réparation.


