CSDHI – Des porteurs kurdes aux transporteurs de carburant baloutches, en passant par les vendeurs de rue de Téhéran, la pauvreté et la destruction des moyens de subsistance contraignent les plus pauvres et les familles vulnérables à exercer des activités dangereuses, tandis que la répression étatique aggrave leurs difficultés.
Quand gagner sa vie devient une question de vie ou de mort
Pour des millions de personnes à travers l’Iran, gagner sa vie est devenu un combat contre la pauvreté, l’insécurité et la menace de blessures physiques. Dans les provinces frontalières du pays, des porteurs kurdes transportent de lourdes charges à travers des terrains montagneux dangereux, tandis que des transporteurs de carburant baloutches empruntent des itinéraires périlleux sous la menace des tirs. Dans les grandes villes, les vendeurs de rue démunis risquent de perdre la totalité de leur investissement lorsque les autorités municipales détruisent leurs étals et leurs marchandises.
Il ne s’agit pas de difficultés isolées. Elles témoignent d’une crise économique et sociale plus générale, dans laquelle l’absence d’emplois stables, la persistance des privations régionales et les politiques coercitives de l’État ne laissent que peu de moyens aux personnes vulnérables pour subvenir aux besoins de leur famille.
Un rapport daté du 23 septembre 2026, rédigé par Mai Sato, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains en Iran, a mis en évidence des informations faisant état d’exécutions extrajudiciaires de porteurs kurdes et de transporteurs de carburant baloutches. Le rapport a décrit des cas dans lesquels des forces frontalières auraient ouvert le feu à bout portant, sans avertissement. Dans un cas, des responsables auraient indiqué à la famille d’une victime que celle-ci était tombée alors qu’elle traversait une zone montagneuse, mais les conclusions médico-légales ont contredit cette version, établissant que la victime avait reçu une balle dans la tête.
Ces constatations soulignent le coût humain d’un système dans lequel des personnes qui luttent pour survivre peuvent être victimes de violences mortelles alors qu’elles tentent de gagner leur vie par des activités informelles.
La légalisation du portage ne mettra pas fin à la crise
Les porteurs kurdes, communément appelés koulbars, travaillent dans les zones frontalières des provinces du Kurdistan, de l’Azerbaïdjan occidental et de Kermanshah. Beaucoup transportent des marchandises à travers des itinéraires montagneux, car les emplois réguliers et les possibilités légales de commerce transfrontalier restent insuffisants.
Leur situation met en évidence les limites des propositions visant à officialiser le portage en tant que profession. Les dispositifs d’enregistrement ou d’assurance peuvent leur accorder une reconnaissance administrative limitée, mais ils ne règlent pas le problème fondamental : les personnes sont contraintes de transporter de lourdes marchandises commerciales sur des terrains dangereux parce qu’elles ne disposent pas d’alternatives viables.
Une initiative lancée en 2017 pour offrir une couverture d’assurance à 18 000 porteurs illustre le fossé entre les annonces officielles et la réalité de leur vie. Considérer le portage comme un emploi ordinaire risque de normaliser une situation dans laquelle des personnes doivent porter sur leur dos des réfrigérateurs, des machines à laver et d’autres marchandises lourdes à travers les montagnes pour gagner un revenu.
Une réponse plus fondamentale consisterait à créer des emplois légaux, à mettre en place des mécanismes légitimes de commerce transfrontalier et à développer les régions frontalières défavorisées. La désignation de zones éligibles comme zones franches et la facilitation du commerce réglementé pourraient offrir des solutions de remplacement à ces transports informels dangereux.
Sans de tels changements, la seule reconnaissance administrative ne peut éliminer les pressions économiques qui poussent les personnes à s’aventurer dans les montagnes.
Tirs, mines et itinéraires montagneux périlleux
Le portage expose les travailleurs à de multiples dangers. Outre les tirs directs des forces de sécurité, ils sont confrontés aux chutes sur des pentes abruptes, au froid extrême, aux chemins verglacés et aux mines terrestres. Les charges lourdes rendent des trajets déjà dangereux encore plus difficiles, particulièrement en hiver.
Parmi ces travailleurs figurent des diplômés universitaires, des personnes titulaires de licences et de masters, ainsi que des sportifs accomplis. Leur présence dans cette activité montre à quel point le niveau d’études et les capacités individuelles offrent peu de protection lorsque les emplois stables sont indisponibles.
Selon des chiffres attribués à Kolbarnews, au moins 20 porteurs et commerçants frontaliers ont été tués ou blessés au cours du premier semestre de l’année iranienne 1405, qui a commencé en mars 2026. Ces chiffres désignent les tirs des forces militaires comme cause directe dans 18 cas.
Le rapport de septembre de la rapporteuse spéciale des Nations unies a également recensé au moins 12 décès parmi les porteurs kurdes depuis le début de l’année 2026, attribués à des tirs des forces frontalières ou du Corps des gardiens de la révolution islamique.
Ces chiffres couvrent différentes catégories de signalements et ne doivent pas être considérés comme directement interchangeables. Ensemble, ils illustrent néanmoins le danger persistant auquel sont confrontés les travailleurs des régions frontalières. L’absence de statistiques officielles exhaustives complique encore les efforts visant à établir l’ampleur totale des pertes humaines, laissant aux familles et aux observateurs indépendants le soin de documenter de nombreux décès et blessures.
Les transporteurs de carburant baloutches et les communautés côtières du Sud
Les mêmes pressions économiques touchent les transporteurs de carburant baloutches, appelés sookhtbars, dans le sud-est de l’Iran. Comme les porteurs kurdes, ils exercent souvent des activités dangereuses parce que les possibilités d’emploi légal sont limitées.
Des experts des droits humains des Nations unies ont indiqué en septembre 2026 que les transporteurs de carburant étaient confrontés à des tirs meurtriers et à de dangereuses poursuites de la part des forces de sécurité. Au moins 13 transporteurs de carburant auraient été tués entre janvier et août 2026.
La crise dépasse les frontières terrestres. Dans les provinces méridionales, notamment le Sistan-et-Baloutchistan, le Khouzistan et Hormozgan, de nombreuses familles dépendent de la pêche, du commerce maritime et d’autres formes d’activités informelles. Ces communautés sont confrontées depuis longtemps à la précarité, à un développement inégal et à des pressions environnementales, auxquels s’ajoutent des restrictions susceptibles de menacer leurs moyens de subsistance.
Le rapport de septembre 2026 de l’Assemblée générale des Nations unies, document A/81/371, a abordé les graves vulnérabilités créées par les politiques économiques et sécuritaires qui touchent les populations défavorisées.
Dans toutes ces régions, le problème central ne réside pas simplement dans le caractère informel des activités exercées par les habitants. Il tient à l’absence d’alternatives économiques durables et aux conséquences auxquelles ils sont exposés lorsque les personnes dépendant de moyens de subsistance informels se heurtent à des mesures coercitives.
À Téhéran, les vendeurs de rue perdent leurs moyens de subsistance
Le même phénomène est visible loin des régions montagneuses frontalières de l’Iran. À Téhéran, les vendeurs de rue et les petits commerçants voient leurs marchandises et leurs étals détruits, perdant souvent le capital dont ils ont besoin pour subvenir aux besoins de leur famille.
Selon un rapport d’Euro-Sy publié le 26 octobre 2026, des agents municipaux ont utilisé des engins lourds et un chargeur le 18 octobre pour détruire les marchandises et les étals des vendeurs du marché central des fruits et légumes de Téhéran. L’opération a provoqué de vives confrontations.
Les marchandises détruites appartenaient, selon les informations rapportées, à des vendeurs qui étaient restés éveillés toute la nuit pour préparer la vente de leurs produits. La valeur des stocks perdus était estimée entre 50 et 60 millions de tomans par vendeur ou chargement, selon le rapport.
Pour les personnes qui travaillent avec des marges très faibles, la destruction des marchandises signifie bien davantage que la perte d’une journée de recettes. Elle peut anéantir le capital investi dans l’achat et le transport des produits, supprimer les moyens de poursuivre l’activité et laisser des familles entières sans leur principale source de revenus.
Des mesures coercitives qui détruisent les moyens de subsistance sans proposer d’alternatives viables aggravent l’insécurité qui pousse précisément les personnes vers le travail informel.
La résistance à la destruction des moyens de subsistance
L’opération du 18 octobre a également suscité une réaction de la part de militants de l’opposition organisés. Le 23 octobre 2026, des unités de résistance ont mené 10 opérations de protestation à Téhéran et dans six autres villes : Tabriz, Machhad, Shahriar, Masjed Soleyman, Iranshahr et Nazarabad. Selon des rapports de l’opposition, ces actions visaient des institutions et des symboles liés au régime en réaction à la destruction des moyens de subsistance des vendeurs.
Cet épisode relie des revendications économiques locales à une confrontation plus large sur les conditions dans lesquelles les Iraniens sont contraints de vivre et de travailler.
Des porteurs kurdes transportant de lourdes charges à travers les cols de montagne aux transporteurs de carburant baloutches confrontés à des poursuites meurtrières, en passant par les vendeurs de Téhéran qui voient leurs investissements détruits, le problème sous-jacent demeure le même : l’absence de moyens de subsistance sûrs et durables.
L’enregistrement officiel ne peut se substituer aux possibilités économiques, et des mesures coercitives punitives ne peuvent résoudre la pauvreté. Pour remédier à ces situations, il faut créer des emplois légaux, proposer des possibilités viables de commerce transfrontalier, investir dans les régions délaissées et protéger les personnes qui cherchent à gagner honnêtement leur vie.
Lorsque la survie dépend d’un travail qui expose les personnes à la mort, aux blessures ou à la destruction de tout ce qu’elles possèdent, la crise dépasse la seule question de l’emploi. Elle devient une question de dignité humaine, de sécurité économique et de droit à gagner sa vie sans crainte.


