CSDHI – Cet article constitue la troisième partie de notre série analytique consacrée à la structure de la corruption au sein du régime au pouvoir en Iran.
Le premier rapport décrivait l’architecture globale de la corruption systémique, et le second révélait les mécanismes de la corruption économique à grande échelle et des réseaux de rente soutenus par l’État.
Le présent article se concentre sur un domaine dont les conséquences humaines, sociales et liées aux droits fondamentaux sont plus profondes et plus dévastatrices que toutes les autres : la corruption liée aux appareils de sécurité et le rôle des institutions étatiques dans la traite des êtres humains, des femmes, des filles et des enfants.
Cet article démontre que la traite des êtres humains en Iran n’est ni une activité criminelle marginale ni un phénomène dispersé ; elle est intégrée à l’économie souterraine du régime et à son appareil sécuritaire. Les évaluations internationales, les déclarations officielles des médias contrôlés par le régime et les documents publiés par le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI) indiquent que, loin de lutter contre la traite, les forces de sécurité et de maintien de l’ordre l’ont, dans de nombreux cas, facilitée, ignorée, voire pratiquée en partenariat avec des réseaux organisés.
Cette structure profondément enracinée a maintenu l’Iran dans la catégorie la plus basse de lutte contre la traite (niveau 3) et a intensifié l’exploitation systématique des populations les plus vulnérables.
1. Évaluation internationale : l’Iran classé au niveau 3

Depuis plusieurs années consécutives, le Rapport annuel sur la traite des personnes (TIP) classe l’Iran au niveau 3, le rang le plus bas au niveau mondial.
Ce classement signifie que :
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l’État ne respecte pas les normes internationales minimales de lutte contre la traite ;
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il ne déploie aucun effort significatif ou structurel pour améliorer la situation ;
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et, dans de nombreux cas, des responsables étatiques sont complices de la traite ou ferment délibérément les yeux.
Selon ces rapports, l’Iran ne se contente pas de ne pas identifier ni protéger les victimes de la traite : il les poursuit et les punit fréquemment en tant que délinquantes, y compris des femmes contraintes à des déplacements transfrontaliers ou à l’exploitation sexuelle.
L’absence de plan d’action national, le manque de mécanismes de soutien aux victimes et l’échec à poursuivre les acteurs sécuritaires impliqués ont consolidé le classement de l’Iran au niveau 3.
Ce niveau 3 montre en définitive que la traite en Iran n’est pas un dysfonctionnement à corriger, mais un résultat structurel maintenu parce que des factions puissantes en tirent profit.
2. Aveux officiels dans les médias officiels : existence de réseaux de traite et routes du sud
Malgré les tentatives des autorités pour minimiser ou nier le problème, les médias officiels et des responsables officiels ont reconnu à plusieurs reprises l’existence de réseaux de traite des êtres humains.
2.1. Déclaration du chef de la police de l’immigration
Dans une interview accordée à l’agence ISNA, le chef de la police iranienne de l’immigration et des passeports a déclaré ouvertement :
« Nous ne nions pas la traite de jeunes Iraniennes vers les pays arabes… la principale destination est les Émirats arabes unis. »
Cette déclaration s’inscrit dans un schéma plus large : des rapports des unités de police du Hormozgan et du Sistan-Baloutchistan identifient fréquemment ces régions comme des couloirs clés de la traite humaine.
2.2. Affaires très médiatisées rapportées par la presse officielle
Un rapport de l’agence IRNA publié en 2023 sur l’affaire Sara Jarf Deriszadeh a mis au jour un réseau de traite à plusieurs niveaux utilisant des documents à l’apparence officielle, notamment de fausses recommandations éducatives, pour transférer des femmes et des filles vers plusieurs pays de la région.
Ce réseau impliquait des dizaines de personnes et démontrait que la traite en Iran nécessite une complicité administrative et un passage facilité par des itinéraires contrôlés.
2.3. Concentration des réseaux dans les provinces du sud
Des informations émanant de forces de police du sud montrent que les arrestations de trafiquants coïncident souvent avec d’importantes saisies de carburant et de stupéfiants. Cela indique que les réseaux de traite sont structurellement imbriqués avec les réseaux de contrebande, tous opérant sous la protection permise par la corruption au sein des unités de sécurité locales.
Pris ensemble, ces aveux officiels révèlent un schéma clair :
le régime reconnaît l’existence de la traite, mais en minimise l’ampleur tout en échouant à en démanteler les racines.
3. Corruption sécuritaire : la traite comme système lié au régime iranien
Des documents et rapports du Comité des femmes du CNRI indiquent que la traite des êtres humains (des femmes et des enfants) en Iran est profondément liée aux structures sécuritaires et paramilitaires, et ne fonctionne pas indépendamment d’elles.
3.1. Complicités locales et principales routes de traite
Selon ces rapports, trois grandes routes dominent :
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Hormozgan → Émirats arabes unis (canal principal)
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Sistan-Baloutchistan → Pakistan → pays du Golfe
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Khouzistan → Irak et Koweït
Des experts juridiques iraniens cités par les médias nationaux confirment que la corruption administrative et la coopération entre trafiquants et forces de police facilitent largement le passage sécurisé de ces réseaux.
3.2. Rôle des acteurs sécuritaires
Des sources indiquent que, dans de nombreuses régions :
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les forces de sécurité et paramilitaires fournissent des informations sur les itinéraires ;
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elles ferment les yeux sur les passages ou perçoivent des « frais » pour les autoriser ;
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et, dans les zones côtières du sud, certains réseaux bénéficient d’une quasi-immunité.
Cet arrangement transforme la traite d’un marché criminel en un sous-système sécuritaire et économique intégré à la structure du pouvoir.
4. Exploitation, tromperie et traite transfrontalière des femmes et des filles
La traite des êtres humains – des femmes – en Iran fonctionne généralement selon deux méthodes principales :
4.1. Modèle de tromperie sociale
Les victimes sont recrutées par des promesses de :
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travail,
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études,
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mariage,
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ou voyages de courte durée,
avant d’être transférées vers les Émirats arabes unis, le Qatar, Oman et parfois la Malaisie.
4.2. Couverture religieuse et pseudo-légale (mariage temporaire)
Plusieurs affaires révèlent que le concept de sigheh (mariage temporaire) est utilisé comme façade légale pour transférer des femmes et des filles vers des réseaux de traite à l’étranger.
4.3. Conséquences humaines
Les victimes :
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n’ont souvent aucun moyen sûr de retour,
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subissent violences et exploitation,
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et, à leur retour en Iran, sont poursuivies pénalement au lieu d’être soutenues.
Ce dernier point constitue l’une des raisons centrales du classement de l’Iran au niveau 3 :
les victimes sont punies plutôt que protégées.
5. Réseaux de « pièges à miel » : l’exploitation sexuelle comme outil sécuritaire
Une autre manifestation majeure de la corruption sécuritaire réside dans les réseaux dits « parastoo », où l’exploitation sexuelle est utilisée :
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pour le chantage,
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la répression politique,
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l’élimination de rivaux,
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ou l’extraction d’informations.
Des documents divulgués révèlent l’implication de personnes liées aux structures sécuritaires et militaires, y compris des proches de hauts responsables.
Ces opérations montrent que la traite des êtres humains et l’exploitation sexuelle est non seulement lucrative, mais aussi utilisée comme mécanisme de contrôle politique interne.
6. Analyse des droits humains : la traite comme instrument de répression structurelle
6.1. Criminalisation des victimes
Les femmes victimes de traite des êtres humains à l’étranger et revenues en Iran sont souvent accusées de :
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« délits contre la chasteté »,
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« sortie illégale du territoire »,
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ou « relations immorales ».
Cela constitue une violation directe des principes internationaux exigeant un traitement non punitif des victimes de la traite.
6.2. Impunité des acteurs sécuritaires
Il n’existe aucun registre public de poursuites sérieuses contre des responsables sécuritaires impliqués dans la traite, malgré de nombreux rapports indépendants documentant leur participation.
Cette impunité viole le principe d’égalité devant la loi.
6.3. Vulnérabilités structurelles
La précarité économique, la discrimination de genre et l’absence de protection sociale rendent les femmes et les filles particulièrement vulnérables.
Ainsi, la traite des êtres humains n’est pas un crime isolé : elle est le produit combiné de la corruption économique, de la discrimination juridique et de la répression sécuritaire.
7. Conclusion
La corruption liée aux appareils de sécurité en Iran — en particulier dans la traite des femmes, des filles et des enfants — constitue un système à plusieurs niveaux, profondément institutionnalisé.
Les preuves montrent que la traite n’est pas menée par des groupes criminels isolés, mais par des réseaux établis qui :
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opèrent sous protection le long des principales routes frontalières et côtières ;
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bénéficient de complicités administratives et sécuritaires ;
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utilisent l’exploitation sexuelle à des fins lucratives et de contrôle politique ;
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et punissent les victimes au lieu des responsables.
Cette structure fait de la traite des êtres humains une composante du mode de gouvernance et de l’économie souterraine du régime, où corruption sécuritaire, répression sociale et exploitation humaine se renforcent mutuellement.



