Les mollahs iraniens explorent la possibilité d’un système Internet en Iran à la chinoise

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CSDHI – Un examen approfondi des restrictions d’Internet en Iran, du modèle de contrôle patiemment bâti par la Chine, et des raisons pour lesquelles sa reproduction reste techniquement et politiquement hors de portée.

Les coupures répétées d’Internet en Iran lors des périodes de troubles ont ravivé une question centrale pour les décideurs et les observateurs : le pays peut-il remplacer la connectivité mondiale par un Internet de type chinois, permettant le contrôle sans déconnexion totale ? La question dépasse la seule censure et dépend de la capacité de l’Iran à passer de coupures d’urgence à un système stable et géré, similaire à celui développé par la Chine au fil des décennies.

Comprendre cette question suppose de distinguer deux notions souvent confondues : le contrôle de l’accès à Internet et sa coupure totale. L’expérience chinoise montre que les deux ne sont pas identiques — et que la différence est largement technologique et structurelle.

Internet à la chinoise : le contrôle sans la déconnexion

À partir de la fin des années 1990, la Chine a choisi de ne pas supprimer l’accès à Internet pour sa population. Elle a plutôt développé ce qui est devenu le « Grand Pare-feu », un système en couches permettant à l’État de gérer le trafic tout en maintenant une connectivité continue. Dans ce modèle d’Internet à la chinoise, les utilisateurs restent en ligne, mais les flux de données passent par des passerelles étroitement contrôlées.

Surtout, Pékin a associé la censure à des investissements massifs sur le long terme. Des milliards de dollars ont été investis dans des centres de données, des infrastructures cloud nationales et des plateformes de contenu capables de remplacer les services mondiaux. Au fil du temps, les utilisateurs chinois ont trouvé la plupart de leurs besoins numériques quotidiens — recherche, messagerie, paiements et commerce — satisfaits au sein de l’écosystème domestique. Le contrôle est devenu durable parce qu’il était intégré à la vie numérique quotidienne.

Le Réseau national d’information de l’Iran : un système inachevé

L’Iran a poursuivi sa propre version d’un réseau domestique à travers le Réseau national d’information, un projet proposé pour la première fois au milieu des années 2000. Officiellement, l’objectif est de réduire la dépendance aux infrastructures étrangères et de permettre aux services essentiels de fonctionner sans acheminer le trafic à l’étranger. Certaines parties de ce réseau existent, et en temps normal, certains services bancaires, gouvernementaux et de messagerie locale fonctionnent à l’intérieur du pays.

La limite principale est la maturité du système. Contrairement au modèle chinois, le réseau domestique iranien reste fortement dépendant de composants externes tels que les services DNS mondiaux, les réseaux internationaux de diffusion de contenu et des dépendances logicielles étrangères. En conséquence, le système peine à fonctionner de manière autonome en période de crise. Maintenir un Internet à la chinoise exige une redondance et une échelle que l’Iran n’a pas encore atteintes.

Iran contre Chine : des différences structurelles

Une comparaison met en évidence pourquoi l’approche iranienne reste dictée par la crise plutôt que systémique :

Aspect Chine Iran
Approche générale Accès contrôlé à l’Internet mondial Séparation d’urgence de l’Internet mondial
Méthode de filtrage En couches et intelligente Principalement basée sur les domaines et les adresses IP
Connectivité mondiale Toujours active, étroitement gérée Totalement coupée en période de crise
Services domestiques Larges et dominants Limités et peu fiables
Dépendance externe Faible Élevée
Stabilité en crise Élevée Faible
Calendrier de développement Plus de 20 ans Intermittent et réactif

Ces différences montrent que le modèle actuel de l’Iran ressemble davantage à une gestion des risques à court terme qu’à l’ingénierie de long terme qui sous-tend un Internet à la chinoise.

Pourquoi l’Iran coupe tout lors des manifestations

Si l’Iran dispose d’un réseau domestique, pourquoi coupe-t-il encore l’accès domestique et international ? La réponse tient à la fiabilité. De nombreux systèmes critiques à l’intérieur du pays continuent de dépendre de connexions externes. En période de troubles, les autorités sont confrontées à un choix : maintenir la connectivité mondiale et risquer de perdre le contrôle de l’information, ou la couper et accepter des perturbations économiques et sociales. À maintes reprises, la seconde option a prévalu.

Ce schéma reflète l’incertitude quant à la capacité du réseau domestique à fonctionner de manière indépendante. À l’inverse, le modèle chinois permet des interventions sélectives sans provoquer de coupures nationales.

Image issue de l’Article 19

Starlink peut-il contourner les restrictions iraniennes ?

Les services d’Internet par satellite comme Starlink sont souvent cités comme une solution de contournement. Techniquement, ils peuvent bypasser les restrictions domestiques car ils ne reposent pas sur les infrastructures nationales de télécommunications. Une liaison satellitaire directe rend le filtrage local inefficace.

En pratique, toutefois, Starlink n’est pas une solution de masse. Les terminaux sont rares, nécessitent une alimentation électrique stable et un accès dégagé au ciel. Les appareils actifs émettent également des signaux radio pouvant être détectés, ce qui crée des risques sécuritaires pour les utilisateurs. En conséquence, l’Internet par satellite reste une option de niche et à haut risque, et non une alternative évolutive à un Internet à la chinoise.

La question du 21 mars : transition ou répétition ?

Des responsables iraniens ont indiqué que les restrictions pourraient se poursuivre au moins jusqu’au 21 mars. Techniquement, un tel délai est insuffisant pour lancer un système Internet domestique stable. Construire un Internet à la chinoise nécessite des années de tests, une coordination entre les différentes couches d’infrastructure et le développement parallèle de services domestiques dignes de confiance.

Ce qui est plus probable, c’est une adaptation progressive : tenter de rendre certaines plateformes domestiques plus résilientes en cas de coupure, plutôt que de dévoiler un remplacement pleinement fonctionnel de la connectivité mondiale.

L’Iran peut-il, à terme, reproduire le modèle chinois ?

La réponse courte est non. L’Iran n’en est pas totalement incapable, mais il fait face à de profondes contraintes structurelles. Le système chinois est le fruit de décennies d’investissements soutenus, d’un accès à du matériel avancé, de la rétention d’ingénieurs qualifiés et d’une stratégie de long terme. L’Iran, lui, doit composer avec les sanctions, un accès limité aux équipements de pointe, la fuite des talents, la faiblesse des plateformes domestiques et une planification fragmentée.

Si Téhéran peut convoiter les avantages d’un Internet à la chinoise — un contrôle accru sans coupures totales — il ne dispose pas actuellement de la capacité nécessaire pour mettre en œuvre un tel modèle à grande échelle. Le résultat est une réalité hybride : des coupures sévères combinées à un réseau domestique incomplet, davantage dictées par la gestion de crise que par une véritable puissance technologique.