CSDHI – Pourquoi qualifier le soulèvement de janvier 2026 de « coup d’État » révèle la faillite politique et morale du régime iranien
Dans des propos tenus le 1er février devant un auditoire trié sur le volet de fidèles du régime, le guide suprême de la République islamique, Ali Khamenei, a délibérément qualifié le soulèvement de janvier 2026 de « coup d’État ». Le choix de ce terme n’avait rien d’accidentel ni d’excessivement rhétorique. Il s’agissait d’une manœuvre calculée visant à effacer la nature populaire du soulèvement et à blanchir les massacres de masse commis par le régime, en inversant les rôles du bourreau et de la victime.
Mais l’irruption d’une société poussée à bout — des citoyens ordinaires prenant d’assaut les symboles de la répression — peut-elle sérieusement être décrite comme un coup d’État ?
La réponse, selon tout critère politique ou analytique, est non.
Ce qu’est réellement un coup d’État
En science politique, un coup d’État est défini comme le renversement soudain et illégal d’un gouvernement par des acteurs issus de la structure même du pouvoir, impliquant généralement l’armée, les élites sécuritaires ou de hauts responsables politiques.
Les coups d’État classiques présentent trois caractéristiques fondamentales :
Des auteurs internes au système
Les coups d’État sont menés par des individus déjà intégrés à l’appareil du pouvoir — généraux, chefs du renseignement ou membres de l’élite dirigeante.
Un remplacement des élites, non un changement de système
L’objectif est de substituer des figures au sommet, non de démanteler l’ordre politique dans son ensemble ni de refonder le contrat social.
L’absence de participation populaire de masse
Les coups d’État sont des opérations verticales. Ils ne nécessitent pas que des millions de personnes descendent dans la rue ni qu’elles risquent leur vie dans une confrontation ouverte.
Ce qui s’est produit en janvier 2026 était l’exact opposé
Les événements de janvier 2026 ne présentent aucune de ces caractéristiques. Ce qui s’est déroulé fut un soulèvement populaire national, porté par les couches les plus marginalisées et dépossédées de la société iranienne.
Ceux qui ont attaqué les bases des Bassidjis, les banques et d’autres institutions liées au régime n’étaient ni des officiers de l’armée ni des factions rivales issues de l’élite dirigeante. Il s’agissait de pauvres urbains, de jeunes chômeurs, de travailleurs et de citoyens écrasés par des décennies de répression et de pillage économique. Leurs cibles — le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), les banques prédatrices et les centres d’intimidation — étaient largement perçues par la population non comme des organes de gouvernance, mais comme des piliers de l’exploitation et de la terreur.
Ces actes n’étaient pas des manœuvres techniques visant à s’emparer du pouvoir d’État, comme dans un coup d’État. Ils constituaient des gestes symboliques de défi, destinés à briser l’infrastructure physique et psychologique de la domination.
Pourquoi Khamenei s’accroche au mot « coup d’État »
En qualifiant le soulèvement de coup d’État, Khamenei poursuit deux objectifs stratégiques :
Détacher le soulèvement de la société
Il cherche à présenter la révolte comme une conspiration orchestrée de l’extérieur ou de l’intérieur, plutôt que comme une explosion organique émanant de la société iranienne elle-même.
Légaliser la violence de masse
Selon les normes juridiques nationales comme internationales, la répression d’un « coup d’État » peut être présentée comme une défense de la sécurité nationale. Ce tour de passe-passe sémantique permet au régime de légitimer les exécutions, les arrestations massives et les tueries de rue en les requalifiant en mesures de contre-coup d’État — transformant ainsi le bain de sang en maintien de l’ordre.
Le mythe des « centres administratifs »
Khamenei a affirmé que les manifestants avaient attaqué des « centres qui font fonctionner le pays ». En réalité, pour des millions d’Iraniens, le CGRI et les banques contrôlées par le régime ne sont pas des institutions administratives, mais des institutions de pillage et de torture. Les attaquer ne relevait pas d’une volonté de gouverner, mais du rejet pur et simple de la captivité.
Instrumentaliser la religion pour échapper aux responsabilités
L’insistance répétée de Khamenei sur de supposés « incendies de Corans et de mosquées » sert de diversion. Elle vise à détourner l’attention de la question centrale : l’assassinat de milliers d’Iraniens.
Incapable de répondre à la logique économique et politique des protestations, le régime requalifie une lutte contre la dictature en guerre contre la religion. Il s’agit là d’un charlatanisme idéologique du plus haut niveau — un procédé dans lequel la vie humaine, que la doctrine religieuse elle-même considère comme plus sacrée que toute structure, y compris la Kaaba elle-même, est sacrifiée pour préserver les idoles concrètes et idéologiques du régime.
L’aveu d’un régime isolé
L’acharnement à employer le terme de « coup d’État » révèle en définitive l’impasse théorique du régime. En y recourant, Khamenei admet implicitement que son pouvoir a perdu toute connexion organique avec la société. Toute protestation de rue est désormais perçue non comme une dissidence civique, mais comme une menace existentielle — étrangère, militaire ou conspiratrice.
Pourtant, la réalité sur le terrain ne se plie pas aux manipulations linguistiques. Les coups d’État se font avec des chars et des annonces à la radio, non avec des torses nus face à des munitions réelles.
Ce que Khamenei appelle un « coup d’État vaincu » était en réalité un soulèvement inachevé — dont les racines demeurent profondément ancrées dans la colère accumulée de la société iranienne. Aucune dictature n’a jamais échappé à son destin en falsifiant le langage. Les mots peuvent être déformés, mais l’histoire, elle, ne l’est pas.


