CSDHI – La répression postérieure au soulèvement de janvier révèle un basculement au sein de la structure du pouvoir iranien, où des acteurs politiques de longue date ne sont plus perçus comme une force de stabilisation, mais comme un risque.
Pendant des années, une règle tacite a prévalu dans la politique iranienne : lorsque l’agitation sociale éclatait, l’État faisait face à la rue, non à ses propres initiés politiques. Manifestants, militants et dissidents en payaient le prix, tandis que les politiciens réformistes — aussi marginalisés fussent-ils — demeuraient intégrés à l’architecture interne du système.
Cette règle semble aujourd’hui mise à l’épreuve.
Dans les semaines ayant suivi les manifestations de janvier, les forces de sécurité ont commencé à arrêter et à convoquer des figures associées non pas aux mouvements d’opposition à l’étranger, mais au courant réformiste établi de longue date dans le pays. Ce changement soulève une question plus troublante encore que celle de l’identité des personnes interpellées : pourquoi une faction qui contribuait autrefois à stabiliser le système est-elle désormais considérée comme une menace sécuritaire ?
Qui a été arrêté — et pourquoi cela compte
Selon de multiples sources, plusieurs figures réformistes de premier plan ont été arrêtées ou convoquées pour interrogatoire début février. Parmi elles :

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Azar Mansouri, figure réformiste de premier plan et ancienne dirigeante d’une organisation politique légale
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Mohsen Aminzadeh, ancien vice-ministre des Affaires étrangères durant l’ère réformiste
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Ebrahim Asgharzadeh, acteur politique chevronné, profondément enraciné dans les premières années de la République islamique
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Javad Emam, porte-parole d’un parti et figure de longue date du courant réformiste
Dans des développements ultérieurs, des informations ont également fait état de l’arrestation ou de l’interrogatoire de personnalités liées aux réseaux réformistes, notamment Hossein Karroubi, fils du leader de l’opposition Mehdi Karroubi, ainsi que Ali Shakouri-Rad.
Ce qui distingue ces cas n’est pas seulement l’identité des personnes concernées, mais ce qu’elles incarnent. Aucune n’est un exilé ni un militant clandestin. Ce sont des produits de la République islamique elle-même — des responsables politiques qui, pendant des décennies, ont soutenu que le changement était possible de l’intérieur.
Les manifestations de janvier : un tournant
Les protestations de janvier ont marqué l’une des périodes de troubles les plus intenses que l’Iran ait connues ces dernières années. Les manifestations se sont propagées rapidement, les forces de sécurité ont réagi avec violence, et le nombre de victimes est devenu un sujet de controverse entre les récits officiels et les rapports indépendants.
Au-delà du coût humain, ces événements ont engendré quelque chose de tout aussi dangereux pour l’État : une crise du contrôle du récit. Lorsque l’agitation persiste, les gouvernements redoutent non seulement les foules dans la rue, mais aussi la possibilité que des acteurs politiques internes commencent à formuler des revendications faisant écho à la colère populaire.
C’est dans ce contexte que les arrestations de réformistes prennent une signification plus large.
Les réformistes : ni opposition, mais plus inoffensifs
Le mouvement réformiste iranien ne s’est jamais défini comme révolutionnaire ou séparatiste. Sa promesse centrale reposait sur un changement graduel dans le cadre constitutionnel : élections, libertés civiles et responsabilité limitée, sans remise en cause des fondements du système.
Pendant des années, cette posture a servi un double objectif. Les réformistes offraient aux citoyens frustrés un exutoire politique tout en rassurant l’État sur le fait que la contestation pouvait être canalisée — et non démantelée.
Mais après les manifestations de janvier, des informations suggèrent que certains réformistes ont franchi une ligne rarement approchée dans le discours public : mettre en question la viabilité même de la structure actuelle du pouvoir, et évoquer des idées de transition politique plutôt que de simples réformes incrémentales.
Du point de vue sécuritaire, il s’agit d’un changement qualitatif. Un réformiste qui critique une politique peut être toléré. Un réformiste qui laisse entendre que le système ne fonctionne plus comme prévu devient autre chose.
Pourquoi la fracture s’est-elle creusée maintenant ? Des explications concurrentes
Il n’existe pas d’explication unique à l’apparition de cette rupture à ce moment précis. Une analyse réaliste impose de juxtaposer plusieurs facteurs.
1. Après les protestations, la politique devient une question de sécurité
À la suite de troubles d’ampleur, les institutions sécuritaires iraniennes cherchent généralement à empêcher toute convergence entre élites politiques et colère populaire. Si les réformistes cessent de jouer le rôle de soupape et commencent à amplifier une critique structurelle, le risque de confrontation augmente brutalement.
2. Luttes de pouvoir au sein du système
Ces arrestations reflètent également des dynamiques internes. Le système politique iranien n’est pas monolithique ; il est façonné par des centres de pouvoir qui se chevauchent. En période de crise, les institutions sécuritaires affirment souvent leur primauté, signalant que la politique électorale a des limites — et que ces limites sont strictement imposées.
3. Pressions extérieures et sensibilité diplomatique
Les périodes de tensions régionales et de manœuvres diplomatiques accentuent la crainte de l’instabilité interne. De ce point de vue, réduire au silence des voix politiquement connectées et socialement influentes peut être perçu comme une gestion du risque plutôt qu’une purge idéologique.
Aucune de ces explications, prise isolément, n’est pleinement concluante. Ensemble, elles dessinent toutefois un schéma cohérent avec la chronologie : d’abord les protestations, ensuite un durcissement du discours réformiste, puis les arrestations.
Une question finale que le système ne peut éviter
L’arrestation de réformistes après les manifestations de janvier suggère plus qu’une répression conjoncturelle. Elle laisse entrevoir l’érosion d’un tampon politique qui aidait autrefois le système à absorber les chocs sociaux.
Si les réformistes ne sont plus autorisés à jouer le rôle d’intermédiaires — ni partenaires fiables, ni critiques tolérés — qu’est-ce qui les remplacera ?
L’issue la plus probable n’est pas le silence, mais la polarisation. En l’absence d’un espace intermédiaire légitimé, la contestation tend à contourner les institutions et à retourner dans la rue, plus forte et plus imprévisible qu’auparavant.
Reste à savoir si les dirigeants iraniens considèrent cela comme un risque maîtrisable ou un coût acceptable. Ce qui est certain, en revanche, c’est que lorsque les réformistes deviennent des suspects, c’est le centre politique lui-même qui commence à se fissurer.


