Le mécanisme d’enquête des Nations unies sur l’Iran face à l’impunité systémique : portée, limites et perspectives du droit international

Par Sarah Pugliese, Juriste en droit international et Analyste au Millénaire

Introduction : 

Depuis plusieurs décennies, la République islamique d’Iran fait l’objet de dénonciations  récurrentes pour violations graves et systématiques des droits humains. Arrestations  arbitraires, actes de torture, exécutions capitales, détentions massives d’opposants  politiques, répression des mouvements étudiants, discriminations institutionnalisées à  l’encontre des femmes et des minorités, ainsi que restrictions sévères des libertés  fondamentales constituent autant de pratiques largement documentées par les  organisations non gouvernementales, les médias internationaux et les organes  spécialisés des Nations unies. 

Les manifestations déclenchées en 2022 à la suite du décès de Mahsa Amini ont marqué  un tournant par leur ampleur et par la brutalité de la réponse des autorités iraniennes.  Des milliers de personnes, hommes et femmes, étudiants, journalistes, avocats et  militants, ont été arrêtées, poursuivies ou condamnées à de lourdes peines, parfois  capitales. Face à cette situation, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a  décidé de créer un mécanisme international indépendant chargé d’enquêter sur les  violations commises, de préserver les preuves et d’identifier les responsables potentiels. 

Toutefois, la création de ce mécanisme soulève une interrogation fondamentale : un  organe dépourvu de pouvoir juridictionnel et de moyens coercitifs peut-il réellement  produire des effets juridiques concrets face à un régime autoritaire qui conteste la  légitimité même des instances internationales ? 

Les événements survenus en janvier 2026 ont encore renforcé la nécessité d’un tel  mécanisme. À la suite de nouvelles vagues de manifestations nationales, les forces de  sécurité iraniennes ont mené une répression d’une ampleur exceptionnelle, caractérisée  par l’usage d’armes létales contre des civils, des arrestations massives et des  disparitions forcées. Plusieurs organisations internationales et organes onusiens ont fait  état de milliers de victimes, certaines estimations indépendantes évoquant des bilans  nettement supérieurs. Ces violences, qualifiées par divers observateurs de massacres à  grande échelle, s’inscrivent dans une dynamique répressive structurelle attribuée aux  plus hautes autorités de l’État. Elles constituent dès lors un objet central d’investigation  pour le mécanisme d’enquête des Nations unies.

Le présent article se propose d’analyser le fondement juridique, le fonctionnement et les  missions de ce mécanisme d’enquête, avant d’en examiner les limites structurelles et  politiques, puis d’évaluer sa portée réelle dans la perspective d’une lutte durable contre  l’impunité des crimes internationaux commis en Iran. 

I. Le fondement juridique et le mandat du mécanisme onusien sur l’Iran 

Le mécanisme international indépendant d’enquête sur l’Iran a été établi par une  résolution du Conseil des droits de l’homme des Nations unies en novembre 2022. Cette  création s’inscrit dans les compétences attribuées à cet organe subsidiaire relevant de  l’Assemblée générale, chargé de promouvoir et de protéger les droits humains  conformément aux principes énoncés par la Charte des Nations unies et les instruments  internationaux relatifs aux droits fondamentaux. 

Ce mécanisme ne constitue pas une juridiction internationale au sens strict. Il ne  possède ni pouvoir de jugement, ni capacité à prononcer des sanctions, ni autorité pour  délivrer des mandats d’arrêt. Son mandat repose sur une logique différente, mais  juridiquement essentielle : établir les faits, qualifier les violations, identifier lorsque cela  est possible les chaînes de responsabilité, et constituer des dossiers probatoires  susceptibles d’être utilisés ultérieurement par des juridictions compétentes, nationales  ou internationales. 

Concrètement, il est chargé d’enquêter sur les violations graves des droits humains  commises depuis septembre 2022, de recueillir des témoignages, d’analyser les  éléments matériels disponibles, de conserver les preuves selon des standards juridiques  stricts, et de rédiger des rapports détaillés destinés aux organes onusiens et aux États  membres. Par cette fonction, le mécanisme joue un rôle central dans la construction  d’une mémoire juridique des crimes commis, condition préalable à toute procédure  pénale future. 

II. Un instrument central pour la documentation des crimes internationaux 

Dans les systèmes autoritaires, la disparition des preuves et l’intimidation des victimes  constituent des obstacles majeurs à l’établissement de la vérité judiciaire. Le mécanisme  onusien répond précisément à cette difficulté en se spécialisant dans la collecte,  l’authentification et la conservation des éléments probatoires. 

Il recueille notamment des témoignages de victimes et de témoins, qu’il s’agisse de  femmes ayant subi des violences fondées sur le genre, d’étudiants arrêtés lors de  manifestations, d’hommes détenus arbitrairement, de journalistes poursuivis pour leur  travail ou d’avocats sanctionnés pour leur engagement. Ces récits sont recoupés avec  des données techniques telles que des images satellitaires, des vidéos authentifiées, des  rapports médicaux, des documents judiciaires iraniens et des enquêtes menées par des  organisations internationales indépendantes.

L’objectif n’est pas seulement descriptif. Il s’agit de constituer des dossiers juridiquement  exploitables, respectant les exigences de traçabilité, d’intégrité et de crédibilité  nécessaires à une utilisation ultérieure devant des juridictions pénales. Cette fonction  est d’autant plus déterminante que l’Iran n’autorise aucun accès aux enquêteurs  internationaux sur son territoire. 

Par ailleurs, bien que l’Iran ne soit pas partie au Statut de Rome instituant la Cour pénale  internationale, les preuves recueillies peuvent être utilisées dans le cadre de procédures  fondées sur la compétence universelle exercée par certains États, notamment en Europe.  Elles peuvent également servir de base à une éventuelle saisine future de la Cour pénale  internationale par le Conseil de sécurité, ou encore à des poursuites devant des  juridictions nationales lorsque des responsables se trouvent hors du territoire iranien. 

Le mécanisme prépare ainsi, dans une logique anticipative, l’architecture juridique d’une  responsabilité pénale internationale différée, mais juridiquement structurée. 

III. Les limites structurelles et politiques du mécanisme 

Malgré son importance juridique, le mécanisme onusien demeure confronté à des limites  profondes, tant institutionnelles que géopolitiques. 

En premier lieu, il ne dispose d’aucun pouvoir contraignant. Il ne peut obliger l’État iranien  à coopérer, ni accéder au territoire, ni auditionner officiellement des responsables, ni  procéder à des arrestations, ni imposer des sanctions. Son action repose exclusivement  sur la coopération volontaire des victimes, de la diaspora iranienne et des États tiers  disposés à fournir un soutien logistique et politique. 

En second lieu, la dimension politique du système international constitue un frein majeur  à l’effectivité de ses travaux. Toute perspective de poursuites devant la Cour pénale  internationale suppose, en l’absence de ratification du Statut de Rome par l’Iran, une  décision du Conseil de sécurité. Or, les équilibres géopolitiques actuels, marqués  notamment par le soutien diplomatique de la Russie et de la Chine au régime iranien,  rendent une telle initiative hautement improbable. 

Ce constat met en lumière une tension structurelle du droit international contemporain :  la coexistence d’un système normatif élaboré et d’un ordre politique fondé sur la  souveraineté étatique et les rapports de force. Le mécanisme d’enquête, aussi rigoureux  soit-il juridiquement, se heurte à l’absence de volonté politique collective d’imposer une  véritable contrainte aux États puissants ou stratégiquement protégés. 

Enfin, la temporalité propre à la justice internationale constitue une autre limite  significative. Les enquêtes, la qualification juridique des faits, la constitution de dossiers  et l’ouverture éventuelle de procédures pénales s’inscrivent dans des cycles longs,  parfois de plusieurs années, voire de plusieurs décennies. Cette lenteur contraste 

violemment avec l’urgence vécue par les victimes, qui subissent quotidiennement la  répression et attendent des réponses immédiates. 

IV. Perspectives : vers une justice internationale différée mais structurante 

Malgré ces limites, il serait réducteur de considérer le mécanisme onusien comme un  simple instrument symbolique dépourvu de toute efficacité. 

D’un point de vue juridique, son existence empêche l’effacement des crimes dans l’oubli  institutionnel. Les violations commises en Iran sont désormais documentées, archivées  et qualifiées selon les catégories du droit international, notamment celles des crimes  contre l’humanité lorsque les éléments constitutifs sont réunis. Cette qualification  produit des effets durables, tant sur le plan normatif que sur la réputation internationale  du régime concerné. 

D’un point de vue politique, le mécanisme contribue à délégitimer les autorités  iraniennes sur la scène internationale et à renforcer les régimes de sanctions ciblées à  l’encontre de responsables identifiés. Il limite également la mobilité internationale de  certains acteurs étatiques, désormais exposés au risque d’arrestation dans des États  appliquant la compétence universelle. 

Enfin, à moyen et long terme, le travail accompli constitue un socle indispensable à toute  transition politique ou judiciaire future. L’histoire récente démontre que des mécanismes  similaires, initialement perçus comme inefficaces, ont ultérieurement servi de  fondement à des poursuites pénales internationales, parfois plusieurs années après les  faits. 

Ainsi, même privé de force coercitive immédiate, le mécanisme d’enquête s’inscrit dans  une logique cumulative, patiente et structurante, visant à transformer des violations  internes en enjeux juridiques internationaux permanents. 

Conclusion 

Le mécanisme d’enquête des Nations unies sur l’Iran illustre de manière exemplaire les  paradoxes du droit international contemporain. Juridiquement élaboré, fondé sur des  standards élevés de preuve et de qualification, il demeure toutefois politiquement fragile  et institutionnellement limité par l’absence de contrainte directe sur les États souverains. 

S’il ne permet pas, à ce stade, d’engager immédiatement la responsabilité pénale des  dirigeants iraniens, il n’en constitue pas moins un instrument essentiel de lutte contre  l’impunité. En documentant méthodiquement les crimes commis contre les femmes, les étudiants, les hommes, les opposants politiques et l’ensemble de la société civile, il  prépare le terrain d’une justice internationale différée, mais juridiquement inévitable. 

Dans un ordre international où la force prime encore souvent sur le droit, ce mécanisme  représente moins une arme immédiate qu’une infrastructure juridique de long terme, destinée à rappeler que les violations massives des droits humains, même commises  derrière les frontières d’un État souverain, ne disparaissent jamais du champ du droit. 

 

Écrit par Sarah Pugliese, Juriste en droit international et Analyste au Millénaire

Sources juridiques et institutionnelles  

  1. Charte des Nations unies – texte officiel 

https://www.un.org/fr/about-us/un-charter/full-text 

  1. Nations Unies des droits de l’homme : https://www.ohchr.org/fr/press releases/2025/01/iran-rise-executions-deeply-troubling-un-human-rights-chief 3. https://www.ohchr.org/en/statements-and-speeches/2024/06/presentation-secretary generals-report-situation-human-rights 
  2. Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) https://www.ohchr.org/en/instruments-mechanisms/instruments/international-covenant civil-and-political-rights 
  3. Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC) https://www.ohchr.org/en/instruments-mechanisms/instruments/international-covenant economic-social-and-cultural-rights 
  4. Convention contre la torture  

https://treaties.un.org/pages/ViewDetails.aspx?src=TREATY&mtdsg_no=IV 9&chapter=4 

  1. Statut de Rome de la Cour pénale internationale – UN Treaty Collection https://treaties.un.org/pages/ViewDetails.aspx?src=IND&mtdsg_no=XVIII 10&chapter=18 
  2. États signataires mais non parties au Statut de Rome (PGA) 

https://www.pgaction.org/ilhr/rome-statute/signed-but-not-ratified.html 9. Amnesty International – Iran 

https://www.amnesty.org/en/location/middle-east-and-north-africa/middle-east/iran/ 10. Human Rights Watch – World Report (Iran) 

https://www.hrw.org/world-report/2025/country-chapters/iran 

  1. Nations unies – Base de données des résolutions sur les droits humains en Iran https://digitallibrary.un.org/search?ln=en&c=Human+Rights+Council&p=Iran 12. Cassese, Antonio – International Criminal Law, Oxford University Press.  https://global.oup.com/academic/product/international-criminal-law-9780199694921 13. Crawford, James – State Responsibility: The General Part, Cambridge University  Press. https://global.oup.com/academic/product/brownlies-principles-of-public international-law-9780198737445 
  2. United Nations, International Law Commission – Draft Articles on Responsibility of  States for Internationally Wrongful 

Actshttps://legal.un.org/ilc/texts/instruments/english/draft_articles/9_6_2001.pdf