Pourquoi les auteurs du massacre de 1988 en Iran n’ont-ils jamais été tenus responsables ?

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CSDHI – Amnesty International a documenté comment des responsables impliqués dans le massacre de 1988 ont continué à occuper des postes de haut niveau, tandis que les familles des victimes étaient confrontées à l’intimidation, au silence et aux représailles.

Le massacre de 1988 de prisonniers politiques en Iran n’a pas simplement été un crime qui a pris fin lorsque les exécutions ont cessé. Ses conséquences se sont prolongées pendant des décennies à travers le refus du régime de reconnaître les meurtres, sa persécution de ceux qui cherchent à établir la vérité et à obtenir justice, ainsi que la promotion continue de responsables impliqués dans le massacre à des postes de pouvoir.

C’est la conclusion centrale qui ressort de la vaste documentation d’Amnesty International, notamment de son rapport de référence sur le massacre de 1988, publié pour la première fois en 2018.

Plus de trois décennies plus tard, la question demeure incontournable :

Pourquoi les responsables de l’un des crimes les plus graves commis en Iran contre les droits humains ont-ils échappé à toute forme de justice ?

La réponse réside dans un système où l’impunité n’a pas été un échec accidentel de la justice. Elle est devenue partie intégrante de la structure même du pouvoir.

Une culture de l’impunité

Amnesty International a documenté un système d’impunité profondément enraciné concernant les graves violations des droits humains commises par les autorités iraniennes.

Selon l’organisation, la plupart des familles des victimes des disparitions forcées et des exécutions extrajudiciaires de 1988 n’ont eu que peu, voire aucune confiance, dans le système judiciaire iranien. Celles qui ont eu le courage de réclamer justice se sont fréquemment heurtées à l’inaction des autorités, à l’intimidation ou à des représailles.

C’est un élément crucial.

Lorsque les institutions mêmes chargées d’enquêter sur les crimes et de poursuivre leurs auteurs sont contrôlées par des personnes impliquées dans ces crimes, ou comptent parmi leurs membres de tels individus, les victimes ne peuvent raisonnablement espérer bénéficier d’une procédure judiciaire indépendante.

Il en résulte un cercle vicieux : les auteurs des crimes restent protégés, les victimes demeurent privées de justice et l’État acquiert un intérêt institutionnel à étouffer les preuves de ses propres crimes.

Les « commissions de la mort » et l’ascension de leurs membres

L’un des aspects les plus troublants du massacre de 1988 est ce qui s’est produit par la suite.

Au lieu d’être écartés de la vie publique ou de faire l’objet d’enquêtes, de nombreux responsables accusés d’avoir participé aux « commissions de la mort » ont poursuivi leur carrière au sein des institutions judiciaires et exécutives iraniennes.

Amnesty International a identifié des éléments mettant en cause plusieurs hauts responsables dans les commissions qui supervisaient les exécutions.

Parmi eux figurait Alireza Avaei, qui exerçait les fonctions de procureur à Dezful et aurait été chargé de participer à la commission de la mort dans cette ville. En 2018, il était devenu ministre de la Justice de l’Iran.

Hossein-Ali Nayyeri, identifié comme le juge religieux de la commission de la mort de Téhéran, est ensuite devenu vice-président de la Cour suprême iranienne, avant de diriger la Cour suprême disciplinaire des juges du pays.

Ebrahim Raïsi, qui était procureur adjoint de Téhéran en 1988 et membre de la commission de la mort de Téhéran, a par la suite occupé certains des plus hauts postes au sein des pouvoirs judiciaire et exécutif. Il a été procureur de Téhéran, vice-président du pouvoir judiciaire et procureur général avant de devenir finalement président de la République.

Plutôt que de faire l’objet de poursuites pour son rôle présumé, Raisi a publiquement défendu son bilan et tenté de distinguer sa fonction de procureur de celle d’un juge. Dans le même temps, il présentait sous un jour très favorable les mesures prises contre les prisonniers politiques.

Une autre figure éminente était Mostafa Pourmohammadi, qui représentait le ministère du Renseignement au sein de la commission de la mort de Téhéran et qui a ensuite occupé le poste de ministre de la Justice. En 2016, alors que le massacre et son propre rôle faisaient l’objet de discussions publiques, il défendit publiquement les exécutions et déclara considérer l’exécution des ordres visant l’Organisation des moudjahidines du peuple d’Iran comme une source de fierté.

Mohammad-Hossein Ahmadi, identifié comme juge religieux dans le Khouzistan et membre de sa commission de la mort, est ensuite devenu membre de l’Assemblée des experts et a passé des années à la tête d’une institution chargée de la sélection et de la nomination des juges.

Le constat est impossible à ignorer.

Les responsables associés à la machine du massacre n’ont pas seulement échappé aux poursuites. Dans de nombreux cas, ils ont progressé au sein même des institutions chargées de rendre la justice.

Lorsque les preuves ont émergé, le régime s’en est pris à ceux qui les révélaient

La crise de l’impunité est devenue encore plus visible en 2016, lorsqu’un enregistrement audio d’une réunion entre l’ayatollah Hossein-Ali Montazeri et des membres de la commission de la mort de Téhéran a été rendu public.

Cet enregistrement a suscité une attention publique sans précédent sur le massacre et apporté un témoignage contemporain exceptionnel sur les décisions prises à l’encontre des prisonniers politiques.

Au lieu de répondre par une enquête indépendante, le régime a réagi en s’en prenant à ceux qui avaient porté ces preuves à la connaissance du public.

Les autorités ont lancé des campagnes présentant la discussion sur le massacre comme une menace pour la sécurité nationale et ont tenté de discréditer les victimes ainsi que ceux qui réclamaient que justice soit faite.

Cette réaction a illustré un principe fondamental de l’impunité autoritaire :

Lorsque le crime ne peut être défendu, il faut étouffer les preuves et criminaliser la demande de vérité.

En août 2016, le président du pouvoir judiciaire de l’époque, Sadegh Larijani, a averti que ceux qui diffuseraient des documents concernant le massacre pourraient faire l’objet de poursuites, les accusant de fournir des éléments aux médias occidentaux.

Le mois suivant, Ahmad Montazeri, fils de Hossein-Ali Montazeri, a été convoqué et accusé d’agir contre la sécurité nationale après avoir publié l’enregistrement.

Il a ensuite été condamné par le Tribunal spécial pour le clergé pour des chefs d’accusation comprenant notamment des actes contre la sécurité nationale et de la propagande contre le régime. Sa peine initiale de 21 ans a par la suite été ramenée à six ans d’emprisonnement avec sursis.

Le message était sans équivoque : révéler le crime pouvait être considéré comme un crime, tandis que les personnes impliquées dans le crime restaient protégées.

Les victimes ont été jugées après leur mort

La stratégie du régime s’est également largement appuyée sur la présentation des victimes elles-mêmes comme responsables de leur propre sort.

Cela répond à deux objectifs.

Premièrement, il s’agit de transformer les auteurs des crimes en défenseurs de la sécurité nationale.

Deuxièmement, cela prive les victimes de leur statut de victimes.

Les exécutions de 1988 ont été menées contre des prisonniers politiques, dont beaucoup étaient déjà incarcérés et condamnés. La tentative ultérieure de présenter leurs exécutions comme une sanction légitime a donc constitué un élément central de la stratégie du régime pour échapper à toute responsabilité.

La publication de l’enregistrement de Montazeri a remis en cause ce récit en apportant des éléments directs sur la nature du processus utilisé pour décider du sort des prisonniers.

C’est précisément pour cette raison que l’enregistrement est devenu politiquement si sensible.

L’impunité ne concerne pas seulement le passé

La leçon la plus importante du massacre de 1988 est que l’impunité ne reste jamais confinée à l’histoire.

Lorsque les auteurs d’atrocités de masse ne sont pas tenus responsables de leurs actes, le message institutionnel est que la violence politique peut être répétée sans conséquence.

Le recours continu aux exécutions, aux détentions arbitraires, à la torture et à la répression en Iran doit donc être considéré à la lumière de ce contexte historique.

Le même système qui a refusé d’enquêter sur les massacres de 1988 a continué à recourir à la peine capitale et à la coercition pour réprimer la dissidence.

Les noms et les fonctions changent, mais le mécanisme sous-jacent demeure identifiable : l’opposition politique est considérée comme une menace pour la sécurité, les procédures judiciaires sont subordonnées aux objectifs politiques et ceux qui dénoncent les abus risquent eux-mêmes d’être punis.

Justice retardée ne signifie pas justice abandonnée

Pour les familles des victimes, le temps qui passe n’a pas effacé le crime.

Elles continuent de demander des réponses sur le lieu où leurs proches ont été enterrés, sur ce qui leur est arrivé, sur ceux qui ont ordonné leurs exécutions et sur les raisons pour lesquelles les responsables n’ont jamais fait l’objet d’une procédure judiciaire indépendante.

Le massacre de 1988 demeure donc à la fois un crime historique et une question contemporaine non résolue.

Ses victimes ont été privées de justice de leur vivant. Leurs familles ont ensuite été privées de vérité. Et les responsables présumés ont été autorisés à continuer d’exercer le pouvoir.

C’est pourquoi la question de la responsabilité pour le massacre de 1988 dépasse largement celle de la simple conservation de la mémoire historique.

Elle constitue un test pour déterminer si l’Iran peut rompre avec une culture politique dans laquelle le pouvoir d’État se place au-dessus de la loi et de la vie humaine.

Le régime peut chercher à enterrer les preuves, à faire taire les témoins, à criminaliser la mémoire et à présenter les auteurs des crimes comme des héros. Mais aucune de ces mesures ne peut effacer les faits historiques.

La question centrale demeure :

Comment un État peut-il prétendre rendre justice lorsque des personnes impliquées dans des exécutions de masse sont autorisées à devenir ses juges, ses procureurs, ses ministres et ses dirigeants politiques ?

La réponse est qu’il n’y a jamais eu de véritable justice.

Et tant qu’il n’y en aura pas, le massacre de 1988 ne pourra être considéré comme un chapitre clos.

Il demeure une plaie ouverte — et une accusation toujours portée contre un système fondé sur l’impunité.