Conférence | Iran – Droits humains, résistance et réalités contemporaines

Sorbonne Université – 16 décembre 2025

La branche Droits humains de Sorbonne ONU (SONU) a organisé, le 16 décembre 2025 à Sorbonne Université, une conférence consacrée à la situation des droits humains en Iran, aux dynamiques de la résistance et aux réalités politiques et sociales contemporaines du pays.

La conférence a été co-modérée par les responsables de la branche Droits humains de SONU, et a réuni des représentantes de la société civile, des expertes, ainsi que des témoins directs, offrant une approche à la fois analytique, politique et profondément humaine.

Les échanges ont porté sur la crise persistante des droits humains en Iran, la mémoire du massacre de 1988, la recrudescence alarmante des exécutions, ainsi que le rôle central des femmes dans les mobilisations actuelles. Le débat a également souligné l’importance du rôle de la diaspora iranienne et de la mobilisation internationale pour freiner la répression et exiger des mécanismes de responsabilité.

Lors de cette conférence, plusieurs intervenants ont partagé leurs analyses et témoignages, offrant un éclairage essentiel sur la situation en Iran :

Azadeh Alemi – Représentante, Comité de soutien aux droits de l’homme en Iran (CSDHI)

Afchine Alavi – Membre, Commission des affaires étrangères du Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI)

Mojgan Joulaei – Représentante, Association des Femmes Iraniennes en France (AFIF)

Zohre Bijanyar – Témoin, membre des familles des victimes du massacre de 1988

Intervention d’Azadeh Alemi

Représentante du Comité de soutien aux droits de l’homme en Iran (CSDHI)

Azadeh Alemi a ouvert son intervention par une présentation du CSDHI, organisation fondée il y a plusieurs décennies pour documenter, dénoncer et combattre les violations systématiques des droits humains en Iran. Le comité mène un travail constant de plaidoyer auprès des institutions internationales, des parlements nationaux et des collectivités locales, en particulier sur la question de la peine de mort.

Elle a ensuite alerté sur l’ampleur dramatique des exécutions en 2025, qui approchent désormais les 2 000 personnes exécutées, dont au moins 61 femmes. Ces chiffres témoignent, selon elle, d’une stratégie délibérée du régime visant à gouverner par la terreur, notamment après les soulèvements populaires de 2022.

Dans un témoignage personnel particulièrement fort, Azadeh Alemi a expliqué son engagement en faveur des droits humains, évoquant son incarcération aux côtés de sa mère et l’impact durable de cette expérience. Elle a également rappelé le massacre de 1988, au cours duquel plusieurs membres de sa famille, dont ses oncles, ont été exécutés. Elle a souligné que les exécutions politiques actuelles s’inscrivent directement dans la continuité de cette fatwa émise par Khomeiny, rendue possible par l’absence persistante de justice et de reconnaissance internationales.

Poursuivant son propos, elle a évoqué le sort de prisonniers politiques condamnés à de lourdes peines, notamment Amirhossein Moradi, Ali Younesi, Ehsan Faridi, Vahid et Pouya Ghobadi, illustrant la criminalisation de toute dissidence intellectuelle ou étudiante.

Répondant à une question centrale  peut-on réellement agir depuis l’étranger pour freiner les exécutions ?  elle a affirmé que la mobilisation internationale a déjà sauvé des vies. Sans les campagnes internationales après 2022, a-t-elle insisté, le régime aurait très probablement reproduit un scénario similaire à celui de 1988.

Elle a cité plusieurs avancées concrètes :

  • la signature de plus de 1 500 maires français contre la peine de mort en Iran ;
  • une déclaration de 153 députés français ;
  • la reconnaissance du massacre de 1988 dans des rapports officiels des Nations unies, résultat de plus de sept années de travail acharné des ONG et des familles de victimes.

En conclusion, Azadeh Alemi a souligné que le régime iranien est aujourd’hui fragilisé, isolé et sensible à la pression internationale, rendant l’action collective plus nécessaire  et plus efficace que jamais.

Intervention d’Afchine Alavi

Membre de la Commission des affaires étrangères du Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI)

Pour comprendre la structuration du régime iranien après 1979, il est indispensable de revenir à la période précédant la révolution. La monarchie des Pahlavi, instaurée avec le soutien britannique, reposait sur une dictature brutale : parti unique, police politique (SAVAK), torture, corruption massive et élimination systématique des forces démocratiques. Cette situation a conduit à l’explosion populaire de 1979 et à la chute du chah. Cependant, la destruction de toute opposition organisée sous la monarchie a laissé un vide politique dont les réseaux religieux ont profité. Rouhollah Khomeiny a détourné la révolution populaire et antimonarchique pour imposer progressivement son propre projet : la « République islamique », fondée sur la suprématie absolue du clergé (velayat-e faqih).

Dès le départ, Khomeiny verrouille le processus politique par un faux référendum limitant le choix à « République islamique ou monarchie », évitant tout débat sur la nature réelle du régime souhaité par le peuple. Il impose ensuite le voile obligatoire, la ségrégation des femmes, remplace une véritable assemblée nationale par des institutions islamiques et concentre le pouvoir entre les mains du clergé fidèle au régime. Pour asseoir son autorité, le régime s’appuie sur des couches marginalisées et appauvries, organisées au sein du Hezbollah et intégrées aux Gardiens de la Révolution, devenant l’instrument central de la répression. Cette domination ne s’est toutefois pas imposée immédiatement : il a fallu environ deux ans et demi pour écraser toute opposition et instaurer une dictature totale.

La résistance, quant à elle, ne s’est pas improvisée. Dès les premiers mois, elle s’est manifestée pacifiquement contre les dérives du régime, notamment contre l’imposition du voile. Le tournant décisif survient le 20 juin 1981, lorsque les Moudjahidine du peuple d’Iran organisent une manifestation pacifique à Téhéran, rassemblant près de 500 000 personnes. La réponse du régime est le massacre : les Gardiens de la Révolution ouvrent le feu sur la foule. S’ensuit une répression d’une violence extrême, avec des exécutions massives de prisonniers politiques, qualifiées par des rapporteurs de l’ONU de crimes contre l’humanité, voire de génocide politique. On estime à environ 120 000 le nombre de victimes, principalement issues de cette organisation. À partir de là, la conclusion est claire : toute opposition pacifique est impossible face à un régime qui tire sur son propre peuple. En juillet 1981 est créé le Conseil national de la Résistance iranienne, coalition démocratique de l’opposition.

Face à ce régime théocratique, qui combine une répression intérieure sans limites et l’exportation de l’intégrisme et du terrorisme à l’extérieur, la politique occidentale de complaisance menée pendant plus de quarante ans a échoué. Ni l’apaisement ni la guerre n’ont modifié la nature du régime ni apporté la stabilité. Dans ce contexte s’impose la « troisième voie », défendue dès 2004 par Maryam Radjavi : ni complaisance, ni guerre, mais un changement de régime porté par le peuple iranien et sa résistance organisée. Cette voie affirme l’existence d’une alternative démocratique, laïque, indépendante et iranienne, seule solution durable pour l’avenir de l’Iran.

Intervention de Mojgan Joulaei

Représentante de l’Association des Femmes Iraniennes en France (AFIF)

Mojgan Joulaei a présenté l’action de l’AFIF, une association fondée il y a près de trente ans, engagée dans la défense des droits des femmes iraniennes en France et à l’international. Elle a rappelé le travail de longue haleine mené par l’association pour analyser et dénoncer les lois discriminatoires du régime iranien, ainsi que ses nombreuses publications et actions auprès des institutions européennes et onusiennes.

Elle a mis en lumière la misogynie structurelle du régime iranien, inscrite dans la Constitution et le droit pénal, qui réduit les femmes à un statut de tutelle permanente. Malgré cela, elle a souligné la résistance historique et continue des femmes iraniennes, depuis plus d’un siècle, jusqu’aux mobilisations actuelles.

Son intervention a insisté sur le rôle moteur des femmes dans le soulèvement de 2022 et sur le fait que leurs revendications vont bien au-delà de la question du voile : il s’agit d’une exigence d’égalité politique, sociale et juridique, incompatible avec le maintien du régime théocratique.

Elle a également évoqué le sort de femmes détenues emblématiques, telles que Maryam Akbari Monfared, Zeinab Jalalian, Varisheh Moradi, et Zahra Tabari, ingénieure de 67 ans condamnée à mort. Elle a présenté la campagne internationale « Femme, Résistance, Liberté », qui a déjà recueilli la signature de 350 femmes influentes à travers le monde, dont de nombreuses personnalités françaises et internationales.

 

Témoignage de Zohre Bijanyar

Membre des familles des victimes du massacre de 1988

Zohre Bijanyar a livré un témoignage particulièrement poignant en tant que proche de victimes du massacre de 1988. Elle a rappelé l’importance essentielle de la mémoire, de la vérité et de la justice, soulignant que l’impunité persistante dont bénéficient les responsables de ces crimes continue aujourd’hui encore d’alimenter les exécutions en Iran.

Elle a évoqué le destin de sa sœur, Zahra, exécutée lors du massacre de 1988. Zohre Bijanyar a expliqué que sa famille n’a jamais été officiellement informée de l’exécution : aucune notification, aucune information sur le lieu de détention, ni sur le lieu d’inhumation. Comme tant d’autres familles, les siens ont été laissés dans l’incertitude, la douleur et le silence imposé.

Elle a également dénoncé les pressions exercées sur sa famille après l’exécution, visant à les contraindre au silence et à empêcher toute demande de vérité ou de justice. Ce climat de terreur et d’intimidation, a-t-elle souligné, constitue une violence supplémentaire infligée aux familles des victimes, et illustre la continuité des méthodes répressives du régime.

Son intervention a profondément marqué l’audience, rappelant avec force que derrière les chiffres et les analyses se trouvent des vies brisées, des familles endeuillées et une souffrance toujours vive, transmise de génération en génération en l’absence de justice.

 

Conclusion

Cette conférence a rappelé avec force que la défense des droits humains en Iran est une responsabilité collective. Les échanges ont mis en lumière le rôle déterminant des femmes, la nécessité de préserver la mémoire des crimes passés et l’impact réel de la mobilisation internationale.

À travers le dialogue, le témoignage et l’analyse, l’événement a réaffirmé une conviction essentielle : le changement en Iran viendra du peuple iranien, mais il nécessite un soutien international vigilant, constant et engagé.

Nous tenons à exprimer notre profonde gratitude à Salim Madoud Benmansour et à Vithusha Vigneswaran-Suntharalingam, de l’Association Sorbonne ONU, pour avoir organisé cet événement et l’avoir dirigé avec un grand professionnalisme et un engagement exemplaire.

Leur sens aigu des responsabilités pour faire entendre la voix du peuple iranien en France, dénoncer les exécutions et mettre en lumière la longue et courageuse lutte des femmes iraniennes a été remarquable et digne de respect. Grâce à leur détermination et à leur sérieux, ce programme a constitué un espace essentiel d’information, de solidarité et de mobilisation.

Nous les remercions très sincèrement pour leur engagement et leur contribution précieuse à la défense des valeurs de justice, de liberté et de droits humains.