CSDHI – De 1979 au soulèvement de janvier 2026, le système clérical au pouvoir en Iran est resté enfermé dans une confrontation incessante avec sa propre jeunesse.
Lorsqu’un haut responsable judiciaire iranien admet publiquement que « 90 % des personnes nouvellement arrêtées n’avaient aucun antécédent judiciaire », il ne s’agit pas d’un simple détail statistique. C’est un aveu politique.
Ce responsable du système clérical au pouvoir en Iran, Hekmat-Ali Mozafari, vice-président du pouvoir judiciaire iranien, a fait cette déclaration en référence aux arrestations massives intervenues lors du soulèvement de janvier 2026. Pour les observateurs peu familiers avec la structure politique iranienne, cette remarque revêt une portée considérable : l’écrasante majorité des détenus étaient de jeunes citoyens ordinaires, et non des militants politiques aguerris ou des récidivistes.
Ce n’est pas une anomalie. C’est la continuité d’un schéma vieux de 47 ans.
Un système clérical au pouvoir en Iran né dans la confrontation avec sa jeunesse
Pour comprendre cette dynamique, il faut remonter à 1979, lorsque la Révolution renversa la monarchie de Mohammad Reza Shah. Cette révolution fut largement portée par des jeunes — étudiants, ouvriers et militants engagés — qui réclamaient liberté politique et justice sociale.
Cependant, une fois au pouvoir, Rouhollah Khomeini détourna la révolution et instaura un système clérical au pouvoir en Iran fondé sur la Velayat-e Faqih (gouvernance du juriste-théologien), conférant l’autorité suprême à un Guide suprême. Cette architecture concentra le pouvoir religieux et politique d’une manière laissant peu de place au pluralisme ou à la dissidence.
Presque immédiatement après avoir consolidé son autorité, Khomeini se retourna contre de larges pans de la même génération qui avait alimenté la révolution. Les prisons politiques se remplirent d’étudiants et d’activistes. Les exécutions publiques devinrent un instrument d’intimidation.
L’épisode le plus tristement célèbre survint en 1988, lorsque des milliers de prisonniers politiques — dont beaucoup étaient jeunes — furent exécutés à l’issue de procès secrets. Cet événement, largement connu sous le nom de massacre des prisons de 1988, demeure l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire contemporaine iranienne.
Guerre, répression et contrôle social
Pendant la guerre Iran–Irak (1980–1988), de nombreux jeunes Iraniens furent envoyés au front. Si le conflit fut déclenché par l’invasion irakienne, le régime l’utilisa pour consolider son pouvoir intérieur, étouffer l’opposition et assimiler toute dissidence à une trahison.
Après la mort de Khomeini en 1989, son successeur, Ali Khamenei, hérita à la fois de la fonction et des tensions profondes qui l’opposaient à la jeunesse.
Au fil des décennies, l’État élargit ses mécanismes de contrôle social : filtrage idéologique dans les universités, surveillance dans les écoles, police des mœurs dans l’espace public, censure étendue des médias et de la culture. Le régime tenta de façonner les esprits par l’endoctrinement religieux, la manipulation médiatique et des récits officiels contrôlés.
Pourtant, le résultat fut souvent inverse à celui recherché. Plutôt qu’une consolidation idéologique, l’Iran connut l’un des taux d’exode des cerveaux les plus élevés de la région. Plutôt que la loyauté, un désenchantement généralisé.
Le mirage réformiste
À la fin des années 1990 et dans les années 2000, un courant dit « réformiste » émergea au sein du système, promettant un changement progressif. Pendant un temps, une partie de la jeunesse plaça ses espoirs dans ce processus.
Mais après des répressions répétées — notamment à la suite de l’élection présidentielle contestée de 2009 — la confiance publique s’effondra. Un slogan devenu célèbre lors des manifestations ultérieures résuma ce sentiment : « Réformistes, conservateurs — le jeu est terminé. »
Pour de nombreux jeunes Iraniens, les rivalités internes au système ne représentaient plus un véritable choix. La division apparaissait tactique plutôt que structurelle, laissant intact le cœur du pouvoir clérical.
De 2009 à 2026 : escalade plutôt que résolution
D’importantes vagues de protestation éclatèrent en 2009, 2017–2018, 2019, 2022 et de nouveau en janvier 2026. Chaque fois, le profil démographique demeura constant : des citoyens jeunes, connectés numériquement, soumis à des pressions économiques et politiquement désillusionnés.
Chaque fois, le système clérical au pouvoir en Iran répondit par des arrestations, l’usage de la force létale et des poursuites massives.
L’aveu de Mozafari selon lequel 90 % des nouveaux arrêtés n’ont aucun passé criminel souligne un point crucial : le régime ne combat pas des réseaux criminels organisés. Il fait face à une génération.
Il ne s’agit pas simplement d’un enjeu sécuritaire ; c’est une crise structurelle de légitimité.
Une impasse générationnelle
Depuis 1979, l’establishment clérical iranien a tenté à plusieurs reprises de gérer, remodeler, coopter ou réprimer sa jeunesse. Il a utilisé la guerre, l’idéologie, les promesses réformistes, l’ingénierie culturelle et la force.
Pourtant, le schéma révèle une impasse persistante.
Le système clérical au pouvoir en Iran fonctionne selon une vision du monde enracinée dans la jurisprudence religieuse et l’autorité centralisée. Dans le même temps, des générations successives ont grandi à l’ère de la connectivité mondiale, des réseaux sociaux, des difficultés économiques et de l’exposition à d’autres modèles de gouvernance.
Le choc qui en résulte n’est pas épisodique — il est systémique.
La signification des « 90 % »
Les « 90 % » ne sont pas simplement un chiffre lié à un soulèvement particulier. Ils symbolisent l’écart grandissant entre l’élite dirigeante iranienne et sa société.
Si la quasi-totalité des personnes arrêtées sont des primo-détenus, cela signifie que la dissidence politique s’étend au-delà des groupes organisés pour toucher la population dans son ensemble. Cela suggère que la participation aux manifestations devient une normalité plutôt qu’une exception.
Pour le système clérical au pouvoir en Iran, cela constitue un dilemme : la répression peut dissuader temporairement, mais elle ne peut indéfiniment éteindre une réalité démographique. L’Iran est un pays jeune. Son âge médian demeure inférieur à 35 ans. Chaque année, de nouvelles cohortes accèdent à l’âge adulte avec un cumul de griefs : stagnation économique, libertés limitées et exclusion politique.
Depuis près de cinq décennies, le système clérical au pouvoir en Iran répond à ces pressions par la coercition. Pourtant, chaque cycle répressif semble semer les graines d’un mécontentement plus large.
La déclaration de Mozafari était peut-être conçue comme une observation procédurale. Elle met en lumière, involontairement, une vérité plus profonde : le régime iranien est engagé dans une lutte générationnelle depuis sa création.
Et cette lutte ne montre aucun signe d’essoufflement.


