L’accès à l’eau en Iran : d’une ingéniosité hydraulique ancestrale à la politique confiscatoire d’un droit fondamental

Par Ch Richard. Militante ecologiste

Il y a environ de 3000 ans un système  d’approvisionnement en eaux souterraines à la fois simple et sophistiqué  tant ingénieux qu’efficace permet le développement de l’agriculture dans les zones arides et désertiques de la Perse, l’établissement de villages et villes,   un essor économique en particulier par les voies caravanières, l’épanouissement du « jardin persan » devenu culturel.

Le qanat : une invention hydraulique au service d’une civilisation du désert

Ce système  d’ingénierie hydraulique « le qanat »  collecte l’eau  des nappes phréatiques des montagnes et  l’achemine  par un système de tunnels souterrains  fonctionnant par gravité jusqu’à  des dizaines de kilomètres (jusqu ‘à 43 pour celui de Yazd).  Il est composé d’un puits mère qui atteint la nappe et de canaux  ponctués de puits d’aération  (de visite) permettant l’accès et l’entretien. Des réservoirs en terre , des moulins et des systèmes d’irrigation sont également présents.

Cette adduction de l’eau  et sa gestion  durant la dynastie achéménide s’avèrent  durables  (très peu de déperditions et stabilité)  ont  peu d’impact écologique puisqu’elles  ne peuvent excéder la recharge de la nappe et ne sont pas affectées par la pollution, les catastrophes, les guerres.

Sur le plan social  la construction,  l’entretien et la distribution de l’eau impliquent solidarité,  des  pratiques  disciplinées de partage équitable et peut être  les prémisses d’un « bien commun »  objet de coopération entre différentes parties prenantes : propriétaires, distributeurs, consommateurs…

Une gestion traditionnelle fondée sur l’équilibre et la durabilité

Les dynasties suivantes sassanides et safavides ont aussi eu une gestion « raisonnée  et durable »  de l’eau  par l ‘édification de petits barrages sans constitution de retenue et détournement massifs, des canaux d’irrigation , des ponts-barrages qui permettent la régulation des rivières (ex pol e khaju sur la zayande khud à Ispahan). Ainsi le système hydraulique de Suhstar, toujours en activité,  dans la province du khuzestan constitue un système global comprenant barrages, ponts éoliennes, chutes d’eau, canaux souterrains et moulins a eau permettant adduction d’eau urbaine, irrigation, pisciculture,transport fluvial et système défensif (source UNESCO)

Dans les années 1960 les 2 millions de téhéranais sont  approvisionnés uniquement par les qanats ; en 2020 environ 18000  sont encore en activité  sur les 36300 existants (source ministère iranien de l’énergie)  contre 50000 au milieu du 20eme siècle. Une dizaine d’entre eux sont inscrits au patrimoine mondial de l’humanité.

La rupture du XXe siècle : la modernisation par le pompage et les grands barrages

La politique de modernisation voulue par le shah conduit à un extractivisme par pompage et forage rendus possibles par une énergie abondante et peu coûteuse et l’édification de grands barrages hydroélectriques.

Cette politique est encore intensifiée depuis la révolution islamique par le régime  qui en fait un « djihad » : les barrages deviennent le symbole de la puissance du régime, de la consolidation de la révolution  et l’un des outils de  l’autosuffisance alimentaire recherchée tant par nationalisme  que par l’isolement de l’Iran :  L’eau est déclarée bien national par le gouvernement en 1982, son coût peu élevé (qui ne recouvre pas les coûts) et les subventions à  l’agriculture chez les grands propriétaires terriens  conduisent à des pratiques de surexploitation  comme la multiplication des forages et puits  ( 500000, souvent illégaux) dans les nappes ;  l’ennoiement des cultures au détriment de l’irrigation au goutte à goutte, la mise en place de cultures  particulièrement exigeantes en eau riz, orge, maïs, betteraves,… pastèques pistaches  contribuent à une consommation excessive.C’est ainsi que 90% de l’eau consommée l’est pour l’agriculture qui représente entre 9 et 12% du PIB sans que des modalités de régulation aient été mises   en place ; et cette eau n’est pl.us disponible pour d’autres usages

En dehors de l’agriculture ,le gaspillage de l’eau est aussi généré par la défaillance des système d’assainissement, les déperditions dans l’acheminement…

La « mafia de l’eau » et la crise de gouvernance hydraulique

La surexploitation des aquifères (70% sont surexploités, selon l’IRIS)  se conjugue avec un développement anarchique des grands barrages, en particulier sous le gouvernement du Président Amadineja (ingénieur des ponts et membre des corps des gardiens de la révolution) qui a conduit à assécher le plus grand lac salé du Moyen orient ( lac d’ourmieh) à l’instar de la mer d’Aral celui d’Hamun à l’est ,  fleuves et rivières  (dont la zayande khud, -qui apporte la vie-la plus emblématique). En Iran on parle de mafia de l’eau (mâfia ye âb ) pour désigner la captation des projets hydrauliques  par un consortium d’entreprises liées au corps des gardiens révolution et alliés de l’Etat , note l’agence Blomberg, qui remportent tous les marchés et touchent une commission  sur chaque projet , évincent la concurrence, ne respectent pas le code du bâtiment, ne réalisent  pas d’études d’impact en amont , et poursuivent des buts strictement lucratifs et spéculatifs  selon Mahab Qods. A titre d’ illustrations de cette emprise des gardiens de la révolution, Kaveh Madani, expert iranien de renommée mondiale expatrié avait été convié à rentrer par le  président Rohani  pour intégrer le ministère de l’énergie : menacé par les gardiens de la révolution il a  dû fuir quelques mois après son retour. Ce même Président lance   en 2016 le projet de transfert d’eau depuis la Caspienne sur la pression du corps des gardiens de la révolution  qui sera le principal entrepreneur du projet) malgré l’avis critique des experts (source Equal times).

Le changement climatique amplifie une crise déjà structurelle

Cette « crise » de l’eau est connue depuis longtemps,  et est accentuée par l’explosion démographique et l’urbanisation, le réchauffement  climatique (plus 4 degrés par rapport a la moyenne des années 1960) , une raréfaction des pluies (fin 2025 l’Iran connaît sa 6e année consécutive de sécheresse et l’été le plus chaud depuis 60 ans). Les différents plan  pour l’eau sont insuffisants à améliorer la situation : ensemencement des nuages depuis 2008 , dessalement de l’eau de mer (Oman, Caspienne),  rationnements, numérisation de l’agriculture et développement de serres hydroponiques, importations des productions gourmandes en eau, transferts d’eau entre provinces et bassins, réhabilitation des qanats, achat d’eau aux voisins en excédent comme l’Arménie..

Les conséquences visibles : désertification, effondrement des sols et disparition des écosystèmes

Aujourd’hui la plupart des 600  barrages sont entre 6 et 11%  de leurs capacités (novembre 2025) et les coupures d’eau et  d’électricité récurrentes,  66 % des zones humides ont disparu  (source : commission bâtiment du parlement iranien) et les tempêtes de sable  fréquentes, de  violentes inondations apparaissent  (ex Shiraz ), les ¾ du territoire sont totalement arides (source :office iranien de la protection de l’environnement), le rendements agricoles diminuent, les terres deviennent salées conduisant des petits agriculteurs à quitter leurs terres et rejoindre les villes,  les produits alimentaires augmentent ainsi que l’insécurité alimentaire.

L’ assèchement des aquifères -qui ne ne reconstituent plus – provoque des tassements du sol et des affaissements  impactant  380 villes et 9200 villages  dans 30 des 31 provinces (source Shira Ansei, département de l’environnement). .De leur coté Haghigh et Madhi Motagh notent que 40% de ces affaissements apparaissent dans les zones irriguées où les aquifères ont été particulièrement sollicités .

Ces affaissements, jusqu’à 35 cm/an dans certaines zones,  constituent autant de menaces pour les infrastructures, augmentent les risques sismiques et se produisent dans des zones fortement peuplées (Teheran, Mashad, Ispahan, Shiraz)  et  sur  les sites historiques  (27 sont touchés sur 67 sites patrimoniaux).

L’eau, facteur de tensions sociales et de fractures territoriales

Les transferts  d’eau par tunnel entre régions déstabilisent autant la région donatrice (souvent celle de communautés ethniques dejà marginalisées (Zagros, Sistan Balouchistan) que celle qui reçoit  (les villes  en général ) et  augmentent les tensions entre le centre et la périphérie ainsi  que la fragmentation sociale (Mohamad-Reza Djallili, Thierry Kellener).

Les femmes en première ligne face à la pénurie d’eau

Parmi les 35 millions de personnes d’ores et déjà affectées par les pénuries, les femmes apparaissent comme les plus impactées dans leur vie quotidienne.

En effet  elles passent plus de  temps à l’approvisionnement dans les zones rurales,  elles sont souvent obligées de renoncer  aux petites activités rémunératrices liées au petit élevage et à l’artisanat  ce qui accroît leur dépendance économique.  Elles doivent veiller à l’hygiène et aux soins dans des conditions dégradées. Elles sont par ailleurs les plus vulnérables   dans le cadre  des migrations internes campagnes-villes. Quant aux fillettes  il est constaté des abandons de scolarité  liés a l’augmentation des tarifs de l’eau voire des  mariages précoces  (source Iran.focus).

Les « révoltes des assoiffés » : quand l’eau devient une revendication politique

Des manifestations se produisent  régulièrement partout dans le pays  depuis plusieurs années ( les «révoltes des assoiffés» avec des slogans tels que « où est passée notre eau ? »  ou « eau, électricité, vie, nos droits légitimes » qui sont parfois durement réprimées et des groupes WhatsApp se créent pour mettre en réseau les informations  et les mobilisations.

L’accès à l’eau : un droit humain devenu enjeu géopolitique

Droit consacré par l’ONU en 2010 , « L’accès à l’eau potable et à l’assainissement est reconnu comme un droit fondamental universel et autonome» ; en Iran  près d’un tiers de la population n’a déjà plus un accès stable et garanti à l’eau potable et les mesures prises par le gouvernement apparaissent comme des mesures de court terme susceptibles d’impacter  négativement le long terme. L’insuffisante gouvernance empêche des  politiques centrées sur  une  gestion durable des usages de  cette ressource vitale.

De question  stratégique à l’échelle de la nation l’eau devient  une question géostratégique régionale avec la guerre , par sa militarisation  et la mise en place de nouveaux espaces de concertation et coopération  qu’elle nécessite  (ex la mer Caspienne et ses pays riverains).

PHOTOS 

  • zayande kud a Ispahan et lac hamoun asséché  crédit photo chrystine richard
  • shustar  crédit photo agence iranienne de presse