Santé mentale en Iran : entre répression, résilience et résistance

Hale shoma chetor e ? : Comment allez-vous ?

Selon l’OMS, la santé mentale est un « état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive, et d’être en mesure d’apporter une contribution à la communauté ».

Dans un pays confronté à des sanctions économiques depuis plus de 40 ans, où la population est soumise un système politique particulièrement répressif et où la guerre a fait irruption depuis plusieurs mois dans un contexte économique et écologique en faillite, comment va la population iranienne ?

En l’absence de données fiables, consolidées sur ces questions ce sont plutôt des tendances, des progressions suffisamment significatives pour être inquiétantes qui seront abordées.

 

Une population en mal-être psychologique profond et durable

Si l’on évoque fréquemment la résilience du régime -dont beaucoup d’observateurs s’étonnent-, celle de la population mise à mal depuis des années est rarement questionnée.

Des mouvements porteurs d’espoir : « mouvement vert » en 2009, protestations contre le prix de l’essence en 2019, mouvement « femme vie liberté » en 2022, révolte de 2026, ont fait l’objet de répressions de plus en plus féroces et massives. La situation économique s’est fortement dégradée depuis plusieurs années et tout particulièrement depuis 2025 avec la guerre : augmentation du chômage et inflation massive avec des taux jusqu’à plus de 88% en juin 2026 et une monnaie qui perd ente 50 et 70 % de sa valeur par rapport au dollar (source : Investing.com). Les frappes ont également pénalisé les exportations et l’entrée de devises.

Les violences auxquelles est exposée la population sont nombreuses : politiques et institutionnelles, économiques, environnementales. Elles sont même régulièrement sexuelles dans les centres de détention et pendant les interrogatoires (cf. the australien) ; elles sont aussi liées au genre et au groupe ethnique d’appartenance. Leur répétition sur des années est constitutive de traumatismes et stress pouvant se déclarer y compris à distance des évènements subis.

Selon La Croix (mars 2025) un tiers de la population souffre de troubles psychologiques.  Les symptômes d’une altération de la santé mentale sont anxiété, dépression, conduites addictes, et peuvent aller jusqu’au suicide   à tel point qu’en 2026 le gouvernement a mis en place une ligne téléphonique d’urgence psychologique, suivant les normes de l’OMS, accessible dans tout le pays.

 

L’alcoolisme et le suicide comme marqueurs d’une santé mentale dégradée

En Iran l’alcoolisme est important et Abbas Masjedi Arani, le chef de l’Organisation iranienne de médecine légale, a déclaré que 644 personnes étaient mortes en 2022 d’une intoxication alcoolique, une augmentation de 30% par rapport à l’année précédente.

L’alcool étant interdit, les pratiques sont clandestines. Contrebande avec les pays frontaliers, distillation de raisins secs pour produire aragh, la vodka iranienne, ou contrefaçons susceptibles de conduire à des empoisonnements au méthanol et à la mort et qui en font la première source de décès par empoisonnement. L’offre est diversifiée puisqu’on l’y trouve bières, vins, alcool jusqu’à de l’alcool pur de blé (source Mondeafrique) et la demande est en hausse.  La classe aisée peut facilement faire ses achats à Van (Turquie) et Erevan (Arménie) et consommer largement et à l’excès durant ces excursions. Frontline notait déjà en 2018 que l’Iran occupait la 19eme place mondiale pour la consommation (24 litres/ personne/an) en dépit des peines encourues.

Un réseau équivalent à celui des alcooliques anonymes a cependant été mis en place depuis une dizaine d’années « alcoli-ha-ye-gomnam » avec un site officiel, signe que cette addiction devient considérée comme telle, à savoir une pathologie, une souffrance psychique.

Les suicides sont également en forte hausse en Iran plus 70% en dix ans alors que dans le monde c’est l’inverse (Iran Open Data) et le président de l’association iranienne de prévention du suicide Hamid Yaghubi, indique qu’ils augmentent de 10% par an. Le taux des tentatives y est supérieur à la moyenne mondiale.

Ils touchent plus largement les jeunes (50 % des tentatives chez les 12-24 ans et 27,4 % chez les 25-34ans, (source National Institutes For Healf), désespérés par le manque de perspectives quant à leur avenir, y compris chez les plus diplômés.

Le taux de prévalence du suicide est supérieur chez les femmes. En effet celles-ci sont d’avantage contraintes dans leur vie quotidienne par les normes imposées par le régime et les traditions, la précarité économique, l’absence de perspectives professionnelles (61% des femmes diplômées sont sans emploi selon Iran focus). Les adolescentes ne sont pas épargnées et les normes vestimentaires en sont fréquemment la cause. Certains observateurs relèvent que les femmes de certaines régions, Ilham et Kurdistan sont particulièrement concernées et le mode de passage à l’acte en est souvent l’immolation par absence de recours à des méthodes qui nécessiteraient de l’argent.

Les internes en médecine connaissent également des taux de suicide inquiétants (the Lancet Psychiatrie) à savoir 13 internes par an pour les internes, soit une prévalence de 10/100 N000 et 34% d’entre eux ont des pensées suicidaires.

Reza Lari-Pour, porte-parole du Conseil médical iranien, les causes sont liées aux salaires et aux conditions de travail. Une fois installés les médecins répondent à ces problématiques par l’exil.

La tentation de la psychiatrisation de la contestation politique

La santé mentale est instrumentalisée par les autorités iraniennes de différentes manières.

A l’instar des sociétés patriarcales les femmes sont particulièrement considérées comme « instables » ou « déséquilibrées » ou souffrent de « troubles mentaux » dès lors qu’elles ont ou souhaitent avoir une vie non conforme à ce que leur entourage, ou la société attend d’elles.

Pour les femmes iraniennes le refus de porter le foulard ou le hijab est parfois devenu un symptôme psychiatrique qui nécessite soit une hospitalisation soit un traitement  chimique  ;   la répression s’est encore accentuée après le mouvement « femme vie liberté » et la mort  de Masha Amini :  condamnations à des peines de soins psychologiques   assorties de l’obligation de produire un certificat de rétablissement ou l’internement  arbitraire dans des hôpitaux psychiatriques avec parfois des traitements médicaux forcés. C »’est encore le rétablissement des patrouilles de< brigades des mœurs en juillet 2023, l’intensification de la vidéo-surveillance.

Ainsi le gouvernement a annoncé fin 2024 l’ouverture d’une clinique destinée à guérir les femmes de leur refus de porter le hijab ;  « ce centre a aussi pour objectif d’améliorer la santé mentale des personnes souffrant de stress ou de conflits intérieurs dus à la non-conformité aux normes sociales, et propose des ateliers axés sur le renforcement de la confiance en soi et l’acceptation des différences. » déclare le  responsable du département femmes et familles de Téhéran dans Etelaat.com/News. Cette annonce a cependant déclenché une vague de fortes protestations de la part des psychiatres et des médias.

On se souvient de cette jeune étudiante qui s’était dévêtue devant son université en protestation des violences qu’elle avait subies, Ahou Daryaei : elle a été brièvement internée avant d’être libérée.

La même année le plan « noor » « le hijab de la chasteté » voté par le parlement accentue encore la répression et le 28 novembre le Parlement Européen qualifie « la répression des femmes politiquement provocatrices par internement psychiatrique d’acte de torture ».

D’autres modalités d’instrumentalisation de la psychiatrie consistent à briser psychologiquement les détenus   par l’isolement complet « torture blanche » pour provoque des aveux en particulier dans des prisons parallèles, altérer les fonctions cognitives par ingestion forcée de substances, pour extorquer des aveux devant des media…

Durant les manifestations de 2022 il a été documenté le maquillage des décès par balles ou tortures en suicides, des pressions sur les familles pour qu’elles déclarent que leur enfant ou autre membre était fragile, la falsification des documents de médecine légale (Iran Human Rights) ou encore l’interdiction de funérailles publiques.

 

Quand germent les « graines du figuier sauvage »[1]

La métaphore utilisée par Rasoulof, celle des graines qui se casent dans les interstices d’un arbre hôte, dirigent leurs racines vers le sol, puis croissent en étouffant l’arbre permet d’appréhender les stratégies de résistance et résilience mises en œuvre par la population et en particulier la « Gen Z ». En effet comment ne pas s’effondrer quand on est confronté régulièrement à des sources de stress soi-même et son entourage familial et amical ? Comment ne pas céder à l’anxiété, la peur ?

Un des éléments essentiels qui concourent à la préservation de la santé mentale est la capacité à avoir prise sur sa vie.

Depuis longtemps les iraniens et iraniennes ont développé des stratégies efficaces de contournement des interdits : paraboles sur les toits, fêtes à la maison où dansent femmes et hommes et où l’alcool est présent, drague en voiture dans les embouteillages la nuit tombée, le « dor dor », littéralement tourner en rond, ou sur tinder et Instagram, installation de VPN permettant l’accès aux réseaux sociaux, chanter à tue-tête dans les voitures…

Ces pratiques plutôt inscrites dans la spère privée, domestique, constituent des ilots de liberté permettant de faire ce qui est interdit, des respirations.

Depuis le mouvement « femme vie liberté » dont la terrible répression vient d’être qualifiée exactement 4 ans après la mort de Masha Amini, de crime contre l’humanité par Amnesty international, les jeunes voire très jeunes (les « badjens » de l’écrivaine Delphine Mimouni)[2]  sont à l’avant-garde de nouvelles formes de résistance alors même qu’ils et elles sont particulièrement concernés par l ‘anxiété et la dépression. Ils représentent 50% des tentatives de suicide. En Iran 49% de la population a moins de 29 ans. Il s’agit le plus souvent d’une population urbaine, la plus instruite du Moyen -Orient, en prise directe sur le monde car elle a grandi avec internet et elle est en permanence connectée. Les femmes y jouent un rôle déterminant.

Cette jeunesse défie ouvertement le gouvernement et le réseau social est l’outil par excellence qui leur permet à la fois de faire corps, de rendre visible la liberté reconquise de leur corps en mouvement et de générer de la propagation :

« N’ayez plus peur nous sommes ensemble » disent les étudiants en 2026 lors de protestations contre la réforme des examens d’entrée en université.   La   rébellion s’exerce en organisant des concerts numériques, des performances de rue de musiques interdites qui vont être publiées sur les réseaux, en dansant et chantant dans les rues, têtes nues, en postant les marques laissées dans leur dos par les coups de fouet, en ou bien encore en faisant du vélo ou du roller. Les femmes se promènent dorénavant dans les tenues vestimentaires qui leur conviennent, même si la loi sur l’hidjab non promulguée peut être réactivée à tout moment.

Elle se radicalise « nous mourrons mais nous n’accepterons pas l’humiliation », « criez vos droits », participe aux manifestations qui ont lieu un peu partout dans le pays. Leur peur se gère collectivement sur les réseaux sociaux ce qui leur permet d’en « briser le cycle » Elle impose de fait des pratiques différentes qui contribuent à irriguer la société : désaffection pour les mosquées et parfois conversion au zoroastrisme ce qui constitue un motif de mort pour apostasie. Elle s ‘écarte du mariage et de la maternité, divorce largement, pratique la désobéissance civile et désinvestit le vote et elle se coordonne sur les campus. Elle refuse la conscription obligatoire.
Sa rébellion intrigue jusqu’au gouvernement et a conduit le président Pezeskian à mettre en place un groupe de travail composé de sociologues pour étudier sa colère.

Cette résistance de la jeunesse qui s’apparente à de la résilience est non violente, volontairement provocatrice en se visibilisant sur les réseaux, elle refuse l’idéologie, la politique extérieure du régime « ni Gaza ni Liban, je donne ma vie pour l’Iran » et   se cherche un avenir plus conforme à ses aspirations. Elle n’est pas structurée et elle co-existe avec des engagements profondément politisés.

Ceux-ci se manifestent de manière très structurée, par le biais de petites unités, agiles, qui opèrent la nuit. Ces « unités de la résistance » attirent beaucoup de jeunes et de femmes et sont « représentatives « de toutes les couches sociales de la société. Elles ont des stratégies de guérilla

Urbaine et existent dans beaucoup de grandes villes. Elles cherchent à compliquer, ralentir, paralyser l’action des services de renseignement, des milices. Elles s’en prennent directement aux structures répressives, militaires voire judiciaires en les attaquant avec des cocktails molotov, incendient leurs véhicules, détruisent les caméras de surveillance. Elles constituent un réseau   qui permet de mobiliser   quand bien même beaucoup de leurs membres ont été arrêtés, d’unifier et d’afficher des slogans revendicatifs, de créer du collectif.

La santé mentale n’est donc pas qu’une affaire de psychologie individuelle, elle est politique. La santé mentale de la population iranienne est fragile, les facteurs de stress étant constants, violents qui génèrent anxiété, dépression, conduites addictives.  Les actions de résistance au régime mises en place apparaissent comme étant des facteurs de résistance psychologique. Si elles semblent s’agissant des jeunes, dénuées de portée politique parce que souvent centrées sur le divertissement, elles n’en constituent pas moins des actes politiques forts d’opposition au Régime. D’individuelles elles deviennent collectives et en ce sens elles constituent des éléments de résilience. La société iranienne se transforme profondément :  les désobéissances, toujours risquées,

 

Artur Akram, chercheuse

[1]Référence au film de mohammad Rasoulof prix spécial du jury Cannes 2024 « les graines du figuier sauvage »

[2]Mauvaises graines