Certaines mères n’ont pas besoin de crier pour être entendues. Leur voix ne cherche pas l’écho immédiat ; elle s’inscrit dans le temps long. En Iran, depuis des décennies, des femmes avancent avec une blessure qui ne se referme pas : la perte d’un enfant emporté par la violence d’un pouvoir répressif. En refusant l’effacement, elles ont transformé le deuil en mémoire vivante. Ni la peur, ni le silence imposé, ni l’oubli organisé n’ont pu réduire cette mémoire au silence.
L’histoire contemporaine de l’Iran est jalonnée de ces absences imposées, de ces vies interrompues dont il ne devait rien rester. Pourtant, face à la répression politique et aux violations systématiques des droits humains, des mères se sont dressées comme les gardiennes d’une vérité que le pouvoir n’a jamais réussi à confisquer. Leur résistance ne s’est pas exprimée par la force, mais par la persistance : se souvenir, transmettre, témoigner.
Ce livre paraît à un moment crucial, alors que l’actualité iranienne impose une lecture en profondeur des continuités de la répression. Il met en lumière une résistance trop souvent reléguée à l’arrière-plan : celle des mères qui, à travers deux dictatures successives — celle du Shah puis celle de la République islamique — ont payé le prix de la liberté dans leur chair. En portant la voix de ces femmes qui refusent toute forme de tyrannie, résumée dans le mot d’ordre « Ni Shah, ni mollah », l’ouvrage offre des clés essentielles pour comprendre la mémoire des luttes et leur prolongement jusqu’aux mobilisations actuelles.
C’est cette mémoire obstinée que donne à lire Massoumeh Raouf dans son nouvel ouvrage Ô Mères d’Iran, publié aux Éditions Intervalles et disponible en librairie à partir du 6 mars. Journaliste iranienne, ancienne prisonnière politique condamnée à vingt ans de détention avant de s’évader et de prendre le chemin de l’exil, l’autrice poursuit ici un travail essentiel de transmission au service de la vérité et des droits humains.
Au cœur du récit se trouve le destin de Fatemeh Eslami, mère iranienne originaire de Gorgan. Son parcours traverse les prisons du régime de Khomeiny, les fosses communes de Khavaran, les couloirs de la peur et de l’injustice. Tous ses enfants lui ont été arrachés par la machine répressive. Sa douleur ne s’est jamais apaisée ; elle s’est transformée. En exigence de justice. En refus de l’oubli. En résistance silencieuse mais inébranlable.
À travers cette figure maternelle, Ô Mères d’Iran ne raconte pas seulement une histoire individuelle. Le livre incarne le destin de milliers de mères iraniennes qui portent leurs enfants disparus comme on porte une flamme : fragile, mais indestructible. Inspiré d’une histoire vraie, le récit montre comment l’amour maternel peut défier la mort, comment une souffrance intime devient une lutte collective, et comment la justice continue d’être appelée, même lorsqu’elle semble hors de portée.
Tous les événements historiques sont racontés à hauteur de mère. Ce choix narratif donne au livre une force particulière : il ne s’agit pas d’un simple témoignage factuel, mais d’un récit incarné, où l’histoire collective se déploie à travers une voix intime.
Une écriture incarnée, au service de la mémoire
La singularité de Ô Mères d’Iran tient aussi à son écriture. Massoumeh Raouf écrit comme elle a vécu : avec intensité, mais sans emphase, portée par un souci constant de vérité et d’humanité. Sa plume conjugue le vécu personnel et la profondeur historique, donnant naissance à une narration à la fois sensible et engagée.
Le texte emprunte parfois les accents du récit littéraire, sans jamais se détacher de la réalité. L’autrice privilégie l’émotion juste, non pour susciter la compassion, mais pour rendre tangible ce que les chiffres, les rapports et les chronologies ne peuvent pleinement transmettre. L’amour, la perte et la résistance deviennent les moteurs narratifs d’une écriture qui cherche autant à faire comprendre qu’à faire ressentir.
Dans cette démarche, Massoumeh Raouf s’impose comme une passeuse de mémoire. Elle raconte des vies, des voix et des destins afin que l’histoire des victimes ne demeure ni abstraite ni lointaine. Ô Mères d’Iran s’inscrit ainsi dans une tradition de littérature engagée, où l’écriture devient un acte de responsabilité.
Les mères, figures centrales de la résistance morale
Dans un régime fondé sur la répression et la misogynie institutionnalisée, les femmes sont parmi les premières victimes de la violence politique. Mais les mères iraniennes sont aussi devenues des figures centrales de la résistance morale. En refusant que la mémoire de leurs enfants soit effacée, elles ont opposé à la violence d’État une force plus durable : celle de la vérité transmise.
Lire « Ô Mères d’Iran », ce n’est pas seulement mieux comprendre l’Iran.
C’est mesurer, dans sa dimension la plus humaine, le prix réel de la liberté.
C’est écouter une mère — et, à travers elle, une mémoire que rien n’a réussi à faire taire.
Ô Mères d’Iran, de Massoumeh Raouf – Paru le 06/03/2026 – Editions Intervalles
Ô mères d’Iran
Massoumeh Raouf
Massoumeh Raouf Basharidoust, née en 1961, est une ancienne journaliste et prisonnière politique du régime des mollahs en Iran. Arrêtée en 1981, condamnée à 20 ans de prison, elle s’est évadée au bout de 8 mois, période qu’elle relate dans Évasion de la prison d’Iran paru en 2022 chez Balland.
En 1988, son frère cadet est exécuté lors du massacre des 30 000 prisonniers politiques iraniens. Elle lui rend hommage en publiant une bande-dessinée « Un petit prince au pays des mollahs » aux Éditions S-Active. Ô mères d’Iran est son troisième livre. Elle vit en exil depuis les années 1980.
Elle a reçu la Médaille d’Argent littéraire 2025 de la Société des Auteurs et Artistes Francophones (SAAF).


